Contribution externe - numéro 4 - janvier 2000
par: Niloy Banerjee, New Delhi
Au-delà de l'efficacité et de l'excellence institutionnelles
- Le développement des capacités à travers le micro-crédit au Bangladesh -
La notion de développement des capacités au sens large
Le débat autour du développement des capacités tourne de plus en plus fréquemment autour d'un pôle-phare: « le développement des capacités pour faire quoi et à quelles fins? » La réponse à cette question dépend largement du point de vue adopté. La position des communautés du Sud, en leur qualité de bénéficiaires ultimes de l'aide, est de recourir à celle-ci pour surmonter durablement diverses contraintes qui pèsent sur elles et conditionnent, en définitive, leur situation de pauvreté.
Bien que les symptômes de la pauvreté soient bien compris - déficit ou variation des revenus, faiblesse de la consommation, etc. - le débat sur le développement des capacités se doit d'acquérir une meilleure connaissance des complexités sous-jacentes au phénomène de la pauvreté, notamment dans le contexte de l'Asie du Sud « structurellement pauvre ». Cette étape est fondamentale pour mettre en place les capacités, qui donneront l'assaut final à la pauvreté.
Les caractéristiques de cette pauvreté structurelle sont, tout d'abord, le manque d'appropriation par la majorité d'une communauté donnée du capital productif non lié directement au travail (à savoir la terre, les avoirs financiers, etc.). Au contraire, ce capital constitue la propriété d'une minorité au sein de la communauté, de manière totalement disproportionnée, ce qui mène à des disparités criantes et à des relations de pouvoir faussées au sein de cette communauté. En dernier lieu, cela débouche sur l'existence d'une classe « sans pouvoir ». Le défi consiste alors non seulement à fournir des biens matériels mais également à libérer la communauté de certains intérêts puissants, favorables au statu quo.
La pauvreté structurelle est également caractérisée par la condition misérable des femmes, définie par des restrictions imposées à leur mobilité, l'absence de droits de propriété, le manque de pouvoir de décision au sein de la famille et le manque de « voix au chapitre » au sein de la communauté. Les femmes font quasiment toujours partie de la classe privée de pouvoir. Tout en étant une caractéristique quasi constante des communautés pauvres, les restrictions mentionnées ci-dessus qui sont imposées aux femmes se trouvent également renforcées, dans certains cas, par des normes culturelles.
Une troisième caractéristique est la médiocrité de l'éducation et de la santé au sein de la classe dénuée de pouvoir, à la fois cause et conséquence des caractéristiques énumérées ci-dessus.
Dans ce contexte, le développement des capacités pour combattre la pauvreté doit désagréger la notion de pauvreté en certaines de ses caractéristiques dominantes (mais non exhaustives), telles que celles énumérées ci-dessus, et s'efforcer d'y répondre. Ici, le discours doit évoluer de la notion plus conventionnelle de développement des capacités - comprise comme une certaine amélioration dans la précision, la redéfinition et la modification des stratégies, des processus et des procédures organisationnels et la mise en place d'un cadre incitatif et de conditions susceptibles de favoriser le changement - pour parvenir à ce que Peter Morgan appelle «les changements dans les modèles de politiques sociales, de capital social ou le développement de communautés saines.... » (1997: 2).
L'effort doit se concentrer sur les outils et les interventions adaptées pour résoudre les composantes désagrégées de la pauvreté. Il s'agit également d'un outil analytique utile car le développement des capacités pour résoudre la pauvreté en tant que telle risque de donner lieu à de multiples interprétations selon le contexte. En outre, le débat est encore plus complexe par la multiplicité des définitions et le dialogue académique autour du terme de pauvreté.
Aperçu du micro-crédit au Bangladesh
Si l'on accepte que les caractéristiques mentionnées ci-dessus méritent une certaine attention, le cas du micro-crédit dans le secteur non gouvernemental du Bangladesh constitue un cas d'étude intéressant en tant qu'intervention autonome en matière de développement des capacités, laquelle a produit des résultats mitigés.[1]
Le micro-crédit est principalement destiné à créer un capital productif parmi la classe « privée de pouvoir » mentionnée ci-dessus. Ce faisant, il contribue à faire reculer les limites de la production, des revenus et de la consommation imposéees à cette classe, créant ainsi une certaine capacité à lutter contre la pauvreté.
De manière plus spectaculaire, le micro-crédit a permis de lever les contraintes pesant sur la mobilité, la participation et la libre association des femmes et leur a permis d'acquérir un capital productif. Cela a également eu un impact au sein de la famille, comme démontré par exemple par une utilisation plus élevée de la contraception. Il s'agit d'un fait d'autant plus remarquable que dans, ce contexte particulier, les contraintes ne sont pas seulement liées à la pauvreté mais elles sont également culturelles.
Les impacts positifs sur le revenu et sur les femmes entraînent un investissement dans les domaines de la santé et de l'éducation, au niveau familial, ce qui augmente les capacités de lutte contre la pauvreté et répercute les avantages auprès des futures générations selon un effet de cascade.
Malheureusement, les interventions de l'échelle et de l'ampleur de l'industrie du micro-crédit au Bangladesh sont sujettes à certaines limites institutionnelles et systémiques. Des raisons de viabilité institutionnelle mènent, bon gré mal gré, à l'exclusion des plus pauvres chez les pauvres, parmi les bénéficiaires. Ce phénomène est aggravé par les limites imposées par la conception même du micro-crédit, telles que l'exclusion sociale (selon laquelle le groupe décide que certains de ses membres sont des emprunteurs « à risques »), l'auto-exclusion (selon laquelle un emprunteur potentiel ne croit pas à sa propre capacité de rembourser un emprunt d'une certaine importance) et l'exclusion déterminée par le personnel de l'organisme prêteur lui-même (où les directives communiquées au personnel et le cadre incitatif dans lequel celui-ci évolue sont conçus de telle sorte que les catégories à « hauts risques », telles que les personnes géographiquement éloignées, les veuves, etc., se voient écarter des prêts).
Au niveau du système, les limites de l'économie globale restreignent les possibilités de sortir durablement de la pauvreté et il est démontré que le micro-crédit a transféré la pauvreté d'une catégorie à l'autre, imposant ainsi aux plus démunis le fardeau d'une intense pauvreté. L'incapacité du gouvernement à augmenter l'infrastructure rurale force également le micro-crédit à poursuivre un nombre limité d'options économiques, et sa viabilité pour générer une marge d'activité profitable s'érode, par conséquent, rapidement.
En conclusion, une intervention de la taille et de l'ampleur du micro-crédit au Bangladesh est capable de développer des capacités propres à lutter contre la pauvreté en effectuant une transformation sociale. Bien que les efforts d'organisations individuelles aient mené, d'aprés témoins, à des poches de transformation correspondantes, ces poches doivent encore être exploitées à plus vaste échelle ou démontrer leur impact au-delà des quelque 8 millions de bénéficiaires de l'industrie du micro-crédit. Une vieille fable indienne raconte qu'un éléphant, du fait de ses petits yeux, est incapable d'évaluer sa propre taille et sa force. Le monstre bengalais a manifestement besoin de ses yeux pour voir comment sa taille et sa force peuvent être exploitées pour effectuer une transformation plus vaste dans un pays où près de 60 million de personnes vivent au-dessous du seuil de la pauvreté !
Ceux qui conçoivent des interventions dans le domaine de l'aide doivent être conscients de ce paradigme plus vaste du développement des capacités, lequel dépasse le cadre de l'efficacité et de l'excellence institutionnelles. Le paysage du développement, au Sud, ne manque pas d'institutions d'un grand raffinement, lesquelles ont un impact limité sur les réalités qui les entourent. C'est la conséquence de la logique attrayante consistant à examiner le développement des capacités à travers un ensemble de filtres distincts les uns des autres.
[1]Cette étude de cas a été commandée par le département des Politiques et le département Asie de l'organisation canadienne CIDA afin d'examiner dans quelle mesure le micro-crédit au Bangladesh avait renforcé les capacités au sein des communautés, des organisations et du système de lutte contre la pauvreté au sens large. Portant sur 5 districts du Bangladesh, les résultats ont montré que les capacités avaient été bien développées au sein des institutions de micro-crédit. Les capacités communautaires, quant à elles, sont encore loin d'être développées, et le système plus vaste du Bangladesh n'est pas même touché par les initiatives de renforcement des capacités.
Niloy Banerjee travaille comme consultant. Courrier électronique: niloy@nfi.ren.nic.in