Le développement à faibles émissions de carbone
07 June 2012
INTERVIEW:
Perspectives après le Sommet de Durban sur les changements climatiques
Angela Churie Kallhauge, venue d’une communauté d’éleveurs du Kenya, est conseillère de politique principale à l’Agence suédoise de l’énergie et représente la Suède dans les négociations de haut niveau sur les changements climatiques. Capacity.org s’est entretenu avec elle d’adaptation, d’atténuation et de développement.
Le Sommet de Durban sur les changements climatiques de décembre 2011 n’a pas réussi à forger le consensus nécessaire pour réagir vigoureusement aux menaces les plus graves qui pèsent sur l’écosystème mondial. Élément marginalement réconfortant, les délégués ont convenu que les promesses d’atténuation actuelles ne suffiront pas à empêcher un réchauffement planétaire de moins de 2º C, largement reconnu comme la limite de sécurité. Angela Churie Kallhauge était membre de la délégation suédoise à Durban. Elle livre ici à Capacity.org ses réflexions sur Durban ainsi que sur Rio +20 et au-delà.
Durban a déçu beaucoup de gens. Nos dirigeants jettent-ils l’éponge et que pouvons-nous attendre de Rio+20?
Les changements climatiques en tant que tels ne figurent pas à l’ordre du jour de Rio +20, mais il s’y trouve diverses questions qui y sont liées, telles que la croissance verte, l’économie verte et les objectifs de développement durable (ODD) qui marquent la fin du cycle des OMD.
Les ODD pourront nous donner des orientations sur l’instauration d’une économie verte dans le long terme, ce qui comprend la résilience aux changements climatiques et la croissance à faibles émissions de carbone. Pour ce qui est des résultats de Durban, beaucoup de gens ont été déçus, mais il faut tenir compte de la conjoncture mondiale actuelle, de la crise économique, de la situation géopolitique en évolution, ainsi que de tous les autres travaux effectués à Durban.
Durban a été, je pense, non pas un échec mais un pas en avant. Nous avons convenu de maintenir le Protocole de Kyoto et aussi de travailler sur les mêmes bases, dans ce sens qu’un groupe ad hoc a été formé pour œuvrer en vue d’un nouvel accord avec la participation de tous les pays. C’est un grand progrès par rapport à la situation précédente, où dominait la dichotomie pays développés/pays en développement. Il a été reconnu maintenant que tous les pays doivent agir de concert face aux changements climatiques.
Il y a aussi eu de grands progrès sur les autres questions touchant à la mise en œuvre actuelle de la Convention. Sur l’adaptation par exemple. Nous sommes parvenus à avancer substantiellement sur les futurs travaux relatifs au Cadre d’adaptation de Cancún. Nous avons défini les modalités d’un processus d’appui des efforts de planification de l’adaptation des pays les moins avancés et avons convenu de futures actions au titre du programme de travail sur les pertes et les dégâts associés aux impacts des changements climatiques. Je pourrai mentionner de nombreux autres domaines, et il est important de reconnaître que les gouvernements prennent les changements climatiques au sérieux et s’y attaquent sur tous les fronts. Donc je ne crois pas que les dirigeants jettent l’éponge. Il faut cependant se garder d’oublier que la crise économique et les fluctuations de la situation géopolitique situation se reflètent dans la dynamique du processus des changements climatiques; cela qui exige des pays qu’ils cadrent et abordent le problème différemment, ce qui peut compliquer quelque peu les choses.
La question sur laquelle Capacity.org se concentre est la capacité des communautés à s’adapter aux effets des changements climatiques. Si vous regardez une communauté du point de vue des praticiens qui travaillent avec elle, quels seraient les points importants qu’ils devraient considérer pour l’aider à élaborer une stratégie d’adaptation?
La première question, je crois, est de déterminer les implications des changements climatiques pour cette communauté. Il faut aussi comprendre la situation de la communauté du point de vue de sa capacité de réagir. A-t-elle les informations nécessaires ? Les capacités et les ressources nécessaires ?
Et il faut aussi examiner ses options avec elle. Si un agriculteur risque de ne pas pouvoir cultiver du maïs d’ici 10 ans, il peut songer à d’autres options viables, envisager une autre culture moins sensible au climat ou un changement de métier. Et il faut voir comment ces alternatives sont possibles par rapport au style de vie des intéressés.
Ce que nous avons appris, c’est que le type d’informations scientifiques produites sur les changements climatiques n’a qu’une pertinence marginale pour les communautés agricoles.
Oui. Je parlais l’autre jour à un collègue de Gambie qui disait que, très souvent, l’information qui parvient aux agriculteurs n’est pas toujours présentée sous une forme qu’ils peuvent utiliser pour formuler des stratégies à long terme. Mais il n’est pas indispensable d’avoir une certitude absolue sur les impacts potentiels pour commencer à renforcer la résilience.
Nous avons aussi constaté que bien que les petits exploitants subissent les effets des changements climatiques, ils se préoccupent davantage d’autres problèmes : les droits fonciers, les emplois mieux rémunérés en milieu urbain, les pressions imposées à la terre par la croissance démographique. Un agriculteur a pu déclarer : « Les changements climatiques viennent au cinquième rang de nos priorités ». Reconnaissez-vous ce sentiment et qu’est-ce que cela signifie pour les programmes nationaux d’adaptation?
Mon père venait d’une communauté du Kenya où l’élevage était prédominant et qui était marquée, depuis plusieurs générations avant la sienne, par une variabilité climatique notable, laquelle s’est accompagnée de changements dans les pratiques agricoles. Aujourd’hui, l’élevage est combiné à l’agriculture sédentaire. Les sécheresses fréquentes et les changements du régime de la propriété foncière font qu’il est de plus en plus difficile de s’en remettre exclusivement à l’élevage et de pratiquer l’ancien style de vie. Ces communautés diversifient aujourd’hui leurs moyens d’existence et leur régime alimentaire a même beaucoup changé.
Toutefois, les changements climatiques n’ont pas été le seul facteur. En fait, la sédentarisation de la population est due aux changements du régime foncier. Les transformations qui ont eu lieu d’une génération à la suivante sont encore plus frappants : mon père a grandi dans un environnement traditionnel, alors que moi, j’ai grandi en milieu urbain. Et je ne pense pas que ce sont les seuls changements climatiques qui ont modifié notre style de vie; l’éducation, je crois, a eu bien plus à y voir.
Les changements climatiques peuvent être un signal de réveil pour les pouvoirs publics. Ils soulignent l’urgence de l’amélioration des progrès de développement des gens, par l’apport de différents services, d’éducation et de santé par exemple, qui élargissent les choix des gens, de l’amélioration de l’infrastructure dans les communautés où les gens commencent à s’installer, avec ou sans planification. La chose importante, c’est de créer un environnement porteur qui permette à ces communautés d’accroître leur résilience par une atténuation de la pauvreté.
D’un point de vue individuel, communautaire et peut-être même national, le moyen le plus efficace de réduire la vulnérabilité semble être de se détourner des activités économiques telles que l’agriculture et l’élevage. Mais du point de vue de la mondialisation, on se demande comment nous pourrons nourrir une population mondiale en croissance rapide, qui doit atteindre les 9 milliards d’habitants en 2050, si nous tournons le dos à l’agriculture. Y a-t-il un conflit entre l’adaptation et la sécurité alimentaire mondiale?
L’adaptation n’exige pas nécessairement que l’on se détourne de l’agriculture. Il peut également s’agir d’accroître la capacité de l’agriculture à prospérer dans une situation sous stress climatique, par l’adoption de technologies, de pratiques de gestion et de types de semences nouveaux, ou en dotant les exploitants de nouvelles aptitudes et connaissances agricoles.
Il ne s’agit pas, à mon avis, de demander aux agriculteurs pauvres de renoncer à l’agriculture, mais d’améliorer les possibilités du secteur agricole de maintenir sa productivité de manière durable et résiliente au climat, tout en aidant les pauvres à s’extirper de la pauvreté. Le problème de l’alimentation d’une population mondiale croissante est incontestablement un défi auquel nous allons être confrontés. Mais nous devrons, dans les politiques et les mesures conçues pour relever ce défi, tenir compte de l’accroissement des risques que les changements climatiques présentent pour la sécurité alimentaire.
Dans ces conditions, en quoi les politiques d’adaptation se distinguent-elles des stratégies générales de réduction de la pauvreté?
Je crois qu’il n’y a pas nécessairement incompatibilité entre les politiques qui visent à l’adaptation sur le long terme et les politiques de réduction de la pauvreté. Elles ne s’excluent pas mutuellement.
Les politiques d’adaptation aux changements climatiques introduisent une visée à long terme dans la réduction de la pauvreté. J’aimerais à ce sujet souligner le travail réalisé par Youba Sokona (voir encadré) avec son équipe au Centre africain pour les politiques climatiques d’Addis-Abeba sur le développement résilient au climat et à faibles émissions de carbone. Une économie résiliente au climat et à faibles émissions de carbone permet aux gens de poursuivre leur développement tout en maîtrisant les émissions et en gérant les risques liés aux changements climatiques. Elle leur permet de renforcer la résilience dans le long terme afin de réduire la vulnérabilité, pas seulement aux changements climatiques mais aussi à d’autres risques.
Si un pays fait face à une réduction de la pluviométrie, par exemple, cela s’accompagnera d’une réduction de la production d’hydroélectricité. La réaction immédiate des pouvoirs publics est souvent d’investir dans l’électricité de source thermique, à base de pétrole ou d’autres carburants fossiles, ce qui augmente les émissions. Une autre option consiste à construire un barrage hydroélectrique, ce qui peut être rentable économiquement et même du point de vue de l’atténuation, mais pas de celui de la vulnérabilité.
Lorsque l’on commence à examiner les problèmes liés au climat selon une perspective systémique, dans l’optique de la résilience et des faibles émissions de carbone en d’autres termes, il se présente une troisième option qui fait appel à l’énergie solaire, l’énergie éolienne, l’énergie de la biomasse ou simplement à un accroissement de l’efficacité des systèmes de transmission. Le choix d’une approche du développement à faibles émissions de carbone et résilient au climat produirait un changement majeur de perspective, qui consisterait à envisager l’avenir à un horizon de 30 à 50 ans au lieu de regarder vers le court terme à 5, 10 ou 15 ans, comme le font actuellement les pouvoirs publics.


[Resources]
First Conference on Climate Change and Development in Africa http://www.uneca.org/acpc/ccda/ccda1/documents.html
Voir aussi le résumé analytique Information climatique pour le développement enAfrique – ClimDev-Africa
http://www.uneca.org/acpc/ccda/ccda1/docs/ClimDev%20Africa%20Résumé%20FR.pdf
Interview réalisée par Heinz Greijn






