Interview: Attraper la vague écologique
13 September 2011
Elizabeth
Dipuo Peters, Ministre de l’é nergie de la République sud-africaine
L’Afrique du Sud, sur la voie de l’accès à l’énergie pour tous
L’Afrique du Sud est en passe d’atteindre l’objectif de l’accès à l’énergie pour tous d’ici 2015, accomplissement d’autant plus remarquable qu’il y 15 ans, seuls 30 % des habitants avaient accès à l’électricité. La ministre de l’énergie, Mme Elizabeth Dipuo Peters, explique comment le pays a obtenu ce résultat.
Actuellement, environ 75 % des ménages « formels » ont accès à l’électricité, contre 30 % en 1994. Capacity.org s’est entretenu récemment avec la ministre de l’énergie de l’Afrique du Sud, Mme Elizabeth Dipuo Peters, qui a expliqué que le succès de son pays et son aptitude à répondre à ses besoins d’énergie est le résultat de l’approche intégrée du développement humain selon laquelle l’é nergie est considérée comme un droit fondamental et un catalyseur permettant d’atteindre des objectifs sociaux, économiques et politiques de plus vaste portée. S’agissant des enseignements que pourraient en tirer d’autres pays africains, elle a souligné le rôle des initiatives régionales et internationales pour doter l’Afrique Sud de la capacité « d’attraper la vague écologique ».
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Madame la Ministre, pourriez-vous nous décrire l’état actuel de l’accès à l’énergie en Afrique du Sud et nous dire comment le pays envisage son avenir énergétique?
Au début 1994, le taux d’accès à l’énergie en Afrique du Sud se situait à environ 30 %. Malgré cela, le régime apartheid parlait d’un excédent d’énergie, en vue d’attirer les investisseurs et d’é tablir des fonderies et d’autres unités de production. Étant donné que les fonderies ont créé très peu d’emplois, le nouveau gouvernement a compris qu’il fallait formuler une nouvelle politique énergétique. Nous avons adopté une politique d’accès dit « Libre accès de base à l’électricité » et un programme de mise en œuvre. Le but visé était d’élargir l’accès à l’électricité et aux autres services énergétiques pour le grand public en Afrique du Sud et tout particulièrement pour les Sud-Africains pauvres, noirs principalement, qui avaient été marginalisés sous l’apartheid. Ce programme fixait à 2014 la date butoir pour l’accès de tous les ménages formels aux services énergétiques durables.
En 2007, le gouvernement a fait un pas de plus en adoptant pour composante de sa politique énergétique la nécessité d’une trajectoire à faibles émissions de carbone. Depuis, nous avons mis en place un cadre de réglementation pour encourager les producteurs d’énergie indépendants et les entreprises privées à fournir quelque 30 % de la nouvelle capacité de production énergétique. Pour instaurer des conditions équitables, nous avons également créé l’Opérateur des systèmes indépendants et des marchés ayant pour fonction d’acheter l’électricité à tous les producteurs, à des prix concurrentiels. Nous avons aussi adopté plusieurs mesures connexes, notamment le Livre blanc sur l’é nergie renouvelable et le Tarif de rachat de l’énergie renouvelable, la Loi sur la gestion de l’e nvironnement national et les Scénarios d’atténuation à long terme. Par l’entremise du président Zuma, l’Afrique du Sud a également souscrit à l’Accord de Copenhague.
L’instrument qui fournit des orientations générales pour toutes ces initiatives est le Plan de ressources intégrées (IRP) d’Afrique du Sud (ou mix de politiques énergétiques) qui énonce la stratégie d’utilisation de toutes les ressources naturelles. Notre but est de doubler notre capacité actuelle pour la porter de 42 000 MW à 85 000 MW.
Le but de l’IRP est que 42 % de cette capacité totale proviennent des énergies renouvelables, l’é nergie éolienne et la photovoltaïque y contribuant respectivement 8 400 MW et 1 000 MW au cours des 20 ans à venir. Le secteur nucléaire représente 9 600 MW, soit 23 %, et 15 % proviendront du charbon, l’accent étant mis résolument sur le charbon propre. Nous nous intéressons tout particulièrement aux technologies de la gazéification souterraine du charbon et du piégeage et du stockage du carbone. Toutes les futures centrales à combustible fossile doivent être prêtes pour le PSC (piégeage et stockage de carbone).
Ce sont là des choix de politiques très clairs, mais comment se traduisent-ils en des programmes plus spécifiques qui ont un impact réel sur les conditions de vie des gens?
Nous avons au départ évalué nos options de façon réaliste. L’Afrique du Sud est un pays où l’eau est rare et cette considération ainsi que nos objectifs de conservation nous ont guidés dans l’é laboration de cette politique. Nous nous sommes ensuite adressés à des organisations spécialisées qui pourraient nous aider à traduire ces objectifs en des programmes tangibles. C’est ainsi que le PNUD nous a aidés à établir l’Association sud-africaine de l’énergie éolienne et que nous avons conclu un mémorandum d’accord avec la Clinton Climate Initiative pour effectuer une étude de faisabilité sur le potentiel de l’énergie solaire.
Nous voulons assurer la croissance de nos industries locales et notre politique énergétique tient compte de la nécessité de veiller à la sécurité de l’approvisionnement par l’industrie ainsi que de la consommation des ménages. Nous élaborons actuellement l’Initiative sud-africaine des énergies renouvelables, qui est un instrument qui nous permettra de traiter les problèmes de localisation alors que nous visons à ce que la part de ces énergies dans notre production atteigne près de 20 GW.
Nous devons également veiller à ce que notre politique énergétique contribue au succès de l’i nitiative « Une vie meilleure pour tous ». Nous nous concentrons tout particulièrement sur l’a mélioration des conditions de vie des femmes par l’allègement des tâches ménagères ainsi que sur la contribution à l’élimination de la pauvreté. Avec un accès à l’énergie fiable, les femmes peuvent entreprendre des activités artisanales à domicile et lancer des petites entreprises.
Nous savons aussi qu’une fois l’interconnectivité établie, il ne serait pas bon que nos voisins ne puissent pas en bénéficier. C’est pourquoi il fallait, en tant que composante de notre politique énergétique, que nous investissions dans l’interconnectivité du réseau pour l’Afrique australe.
Pour résumer, les principaux éléments qui informent notre politique énergétique sont les suivants : aptitude à la croissance économique, faibles émissions de carbone, consommation d’eau, abordabilité pour l’État de même que pour le consommateur final, et intégration régionale.
C’est là un résumé très utile, qui englobe un grand nombre des questions dont les ministres africains de l’énergie ont débattu lors des consultations de haut niveau de l’IRENA. Pour le moment, les voisins de l’Afrique du Sud n’ont pas tous les capacités institutionnelles ou les ressources économiques requises pour appliquer de telles politiques intégrées. Y a-t-il un rôle supplémentaire à jouer pour l’Afrique du Sud en tant que renforceur des capacités dans l’ensemble de la région?
Les ministres de l’énergie africains ont accès à une foule de plates-formes d’échange et de coopération technique. De nombreuses institutions de financement privées ainsi que des organisations multilatérales telles la Banque africaine de développement et la Banque mondiale sont régulièrement invitées à ces forums, pour qu’elles soient en mesure de comprendre les défis auxquels nous faisons face.
En tant que pays, nous faisons un usage actif de ces plates-formes pour partager notre expertise et pour définir nos ressources et nos priorités nationales. Nous procédons ainsi actuellement à un exercice de cartographie des ressources éoliennes régionales avec l’appui du Danemark et mettons en place un système de suivi de l’efficacité énergétique avec le soutien de la Direction du développement et de la coopération de la Suisse.
La coopération Sud-Sud est également un outil important de renforcement des capacités. Nous avons conclu un accord dit « Afrique-Amérique du Sud » grâce auquel nous apprenons des leçons sur les biocarburants auprès du Brésil. Au sein du bloc économique Inde, Brésil et Afrique du Sud (IBAS), nous avons signé un accord de coopération solaire qui nous permet de partager des politiques, des technologies et des connaissances expertes.
Nous devons nous tourner vers toute la gamme des institutions du continent et examiner comment elles peuvent se spécialiser, au lieu de dupliquer les ressources.
Sur la base de l’expérience sud-africaine, quelles sont certaines des mesures essentielles que les pays doivent prendre pour pouvoir bénéficier pleinement de tous ces instruments d’a ppui?
Vous commencez par ce que vous avez et vous analysez l’emploi qui peut être fait des ressources disponibles pour produire de l’énergie de manière durable. L’étape suivante consiste en la mise en place du mix voulu de politiques et de règlements pour stimuler la production énergétique. Il est important pour cela de veiller à ce que vos organismes de réglementation soient compétents et indépendants. Une fois ces conditions habilitantes en place, vous pouvez formuler un plan de ressources intégré qui précise les ressources dont vous disposez et qui peut vous aider à les développer davantage.
Mais une politique énergétique efficace doit aussi être abordable. Le gouvernement doit donc aussi examiner soigneusement comment il peut employer les subventions dans l’intérêt public, sans porter atteinte au rendement des investissements.
Il va sans dire que nous pouvons nous attendre à des difficultés. La politique énergétique sud-africaine est informée par le plan dit Nouvelle voie de croissance, qui vise à créer 5 millions d’emplois au cours de la prochaine décennie. L’augmentation du pouvoir d’achat de la population se répercutera sur la demande : les gens voudront une bouilloire électrique, un fer à repasser, des choses qu’ils n’avaient pas. Donc ils auront accès à l’énergie mais sans avoir les moyens de payer pour cet accès, ce qui pourrait déboucher sur une révolution énergétique. Les gouvernements pourraient être renversés parce que le grand public ne peut pas accéder à l’électricité ou aux combustibles liquides.
Quel serait votre message à la réunion de communauté internationale à Busan ? Comment peut-elle améliorer la coordination de ses efforts pour relever ces défis?
Les partenaires internationaux doivent être sensibles à la dynamique politique des pays qu’ils veulent soutenir. Il est important d’aider les gens à s’autonomiser. Il faut donc éviter les enveloppes d’appui technique prédéterminées qui, au bout du compte, bénéficient surtout au pays donateur.
Mon collègue de la Sierra Leone [le ministre Ogunlade Davidson] a parlé à la réunion de l’IRENA du « manque de mentalité » dans de nombreux pays africains, du fait de reconnaître son propre manque de capacités, et nous devrions nous appuyer sur cette base. Mais nous devons aussi reconnaître que beaucoup des ressources naturelles de l’Afrique sont devenues une malédiction et que les Africains n’en ont pas bénéficié. L’Afrique du Sud produit de l’or et des diamants, mais les habitants de Kimberley n’ont pas les moyens de se payer une bague de diamant. Nous ne pouvons pas laisser nos éléments naturels tels que le soleil et le vent de devenir d’autres malédictions.
Je me félicite donc de ce que le directeur général de l’ONUDI ait décrit l’énergie renouvelable comme la prochaine opportunité pour l’Afrique et qu’il ait souligné la nécessité pour l’Afrique de ne pas rester en arrière de cette vague écologique.
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Interview réalisée par Wangu Mwangi, l'éditeur web, Capacity.org
Photo de Diego Noguera, IISD Reporting Services






