Puissance et amour
22 December 2010
Pour nos problèmes réfractaires, des solutions non classiques
Les approches classiques s’avèrent inopérantes devant les crises sociales dont la complexité ne fait que croître. Nos efforts visant à résoudre les problèmes difficiles selon de telles approches débouchent souvent sur un accroissement de la confusion et de la polarisation et mènent à des impasses.
Les approches classiques s’avèrent inopérantes devant les crises sociales dont la complexité ne fait que croître. Nos efforts visant à résoudre les problèmes difficiles selon de telles approches débouchent souvent sur un accroissement de la confusion et de la polarisation et mènent à des impasses.
Les problèmes sociaux peuvent être dynamiquement complexes, en ce sens que les causes et les effets sont très lointains les unes des autres dans l’espace et dans le temps; les situations dynamiquement simples peuvent être abordées au cas par cas alors que les situations dynamiquement complexes ne peuvent l’être qu’au niveau systémique. Les problèmes peuvent être socialement complexes, c’est-à-dire présenter des différences radicales de compréhension et d’intérêts entre les parties prenantes; les situations socialement simples peuvent être traitées par les experts, mais les situations socialement complexes ne peuvent l’être que par les parties prenantes elles-mêmes. Et les problèmes peuvent être générativement complexes, à savoir fondamentalement nouvelles et imprévisibles; les situations générativement simples se prêtent à des solutions fondées sur les pratiques optimales passées, mais les situations générativement complexes exigent un processus d’apprentissage par la pratique.
Le traitement de problèmes complexes selon des méthodes classiques, au moyen d’approches fragmentaires, autoritaristes et reposant sur les expériences d’hier, abouti inévitablement à des blocages. Nous devons, pour progresser, adopter des approches non classiques qui sont systémiques, participatives et émergentes.
Au fil des 20 dernières années, mes collègues et moi avons recherché des moyens d’élaborer et d’a ppliquer de telles approchesi. Nous réunissons des dirigeants du monde des affaires, du secteur gouvernemental et de la société civile qui se sont efforcés séparément de résoudre des problèmes difficiles dans leurs systèmes sociaux complexes, mais sans y parvenir seuls. Avec notre aide, ces équipes de direction à multiples parties prenantes œuvrent de concert pour formuler une compréhension partagée de leur réalité actuelle, et de ce qu’il faut faire pour la modifier. Nous les aidons ensuite à formuler des prototypes, à les appliquer à titre pilote et à institutionnaliser de nouvelles réalitésii.
Pulsions humaines inconciliables?
L’une des leçons les plus importantes que j’aie apprises est que la conduite de tels processus de changement systémiques, participatifs et émergents exige de nous que nous soyons capables de travailler simultanément avec deux pulsions humaines fondamentales généralement perçues comme inconciliables : la puissance et l’amouriii. J’emprunte ici les définitions de Paul Tillich, la puissance étant « la pulsion qui incite tout être vivant à se réaliser » et l’amour « la pulsion visant à l’unification des entités séparées »iv. La dynamique essentielle qui sous-tend les processus de changement social à multiples parties prenantes résulte de l’i nteraction de ces deux pulsions.
Cette façon de comprendre les processus de changement social est utile car la plupart d’entre nous tendent à favoriser soit la puissance, soit l’amour. Mais puissance et amour ne sont pas des alternatives entre lesquelles il faut choisir; ces deux notions constituent un paradoxe ou un dilemme à résoudre. En commettant l’erreur de choisir la puissance ou l’amour, nous nous enfermons dans la re-création de réalités existantes. Le dirigeant du mouvement des droits civiques aux États-Unis Martin Luther King Jr a décrit très clairement la relation qui existe entre ces deux notions : « La puissance sans l’amour est imprudente et abusive; l’amour sans la puissance est sentimental et anémique »v. Si nous voulons résoudre des difficultés sociales complexes, nous devons apprendre à travailler avec ces deux pulsions.
Ce diagnostic et cette ordonnance nous apportent un programme de base pour renforcer notre
capacité à traiter les problèmes sociaux complexes. En constituant des équipes de multiples parties
prenantes, et en facilitant leurs travaux, nous devons agir sur deux fronts : appuyer l’a
utoréalisation de chacune des parties prenantes, leur volonté de s’acquitter de leur tâche
particulière, et appuyer aussi la pulsion visant à unifier des divers rôles en un tout qui s’a
utoréalise. Ce n’est que par cette approche non classique que nous parviendrons à progresser
pacifiquement et durablement, en vue de la résolution de nos problèmes les plus réfractaires.
Pour en savoir plus
Hassan, Z. (forthcoming, 2011) Laboratories for Social Change: Steps Towards a Theory of Systemic Action
Scharmer, O. (2009) Theory U: Leading from the Future as it Emerges San Francisco, USA. Berrett-Koehler
Kahane, A. (2010) Power and Love: A Theory and Practice of Social Change San Francisco, USA. Berrett-Koehler
Tillich, P. (1954) Power, Love and Justice New York, USA. Oxford University Press
Carson, C. and Shepherd, K., eds (2002) A Call to Conscience: The Landmark Speeches of Dr. Martin Luther King, Jr., New York, USA. Grand Central Publishing






