Politique: Le prix de l’autonomisation

24 March 2012

Le commerce équitable en concurrence pour la certification

CAP_44_PAG_13Ces dernières années, les marques de café certifiées ont vu leur volume de ventes s’accroître régulièrement dans les marchés de consommation du Nord, où leur portefeuille de produits ne cesse de s’élargir. Bonnes nouvelles, apparemment, pour les petits producteurs qui vendent leur café par l’entremise de ces systèmes de certification. Toutefois, la croissance est notablement plus lente pour la marque la plus résolument déterminée à œuvrer avec les organisations agricoles, la Fair Trade Labelling Organization (FLO) – devenue récemment Fairtrade International – qui réunit 25 initiatives de commerce équitable de par le monde.

La Fair Trade Labelling Organization (FLO) [Organisation d’étiquetage du commerce équitable] alloue aux agriculteurs une prime, en sus de justes prix, pour renforcer les capacités de leurs organisations. Toutefois, d’autres entités de certification n’en font pas autant.

Les initiatives de durabilité telles que la FLO, UTZ Certified et la Rainforest Alliance ont ceci en commun qu’elles offrent aux producteurs des prix plus avantageux et aux consommateurs la possibilité de contribuer à la réduction de la pauvreté en écoutant la voix de leur conscience lorsqu’ils font leurs achats. Elles se distinguent en revanche par leurs rapports avec les organisations d’agriculteurs.

Le système du commerce équitable a émergé dans les années 80 à une époque où les cours mondiaux du café étaient bas. Du fait de cette dépression des cours, les garanties de prix minimum du commerce équitable présentaient un grand intérêt pour les producteurs et les avaient encouragés à s’organiser en coopératives et autres types d’associations analogues. Outre la garantie d’un prix minimum, une autre pièce maîtresse du mouvement du commerce équitable était sa volonté d’appuyer les petits exploitants dans leur lutte avec les grosses entreprises agro-industrielles qui achètent leur café et le torréfient pour le vendre sur le marché mondial. Donc en sus du paiement d’un prix raisonnable, le mouvement du commerce équitable vise expressément à renforcer les capacités des groupes de producteurs en matière d’organisation, non seulement au niveau de la logistique de la commercialisation collective, mais aussi dans leurs activités axées sur l’acquisition d’un pouvoir politique leur permettant d’influer sur les marchés. À ces fins, les organisations d’agriculteurs ont besoin de ressources.

Table: Volume de ventes de café certifié (en MT)

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Pour obtenir la certification requise, les producteurs sont tenus de mettre en place un système de contrôle interne et doivent souvent suivre des programmes de formation aux bonnes pratiques culturales. Tout cela n’est pas gratuit et n’est possible que lorsqu’il existe une organisation capable de fournir ces services. Les systèmes de certification qui sont en concurrence avec la FLO tendent à s’en remettre à des sociétés de négoce ou à des organisations non gouvernementales (ONG) pour organiser les producteurs. Toutefois, il n’en résulte pas nécessairement la création d’organisations d’agriculteurs robustes et autonomes.

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Le système du commerce équitable est le seul qui comporte un mécanisme intégré ayant pour objet de générer les ressources requises pour renforcer la capacité organisationnelle. Il est de multiples indications qui montrent que la prime du commerce équitable a un effet positif sur les organisations de producteurs. Toutefois, certains critiques appartenant à des initiatives de certification concurrentes considèrent que l’emploi de cette prime pour financer les coûts et investissements d’organisation constitue une « inefficacité » et estiment que l’augmentation du prix résultant de la certification devrait être versée aux communautés de producteurs ou venir s’ajouter directement au revenu des producteurs.

Pressions sur le commerce équitable
Malgré l’impact positif qui est le sien sur les moyens d’existence des agriculteurs et sur les capacités de leurs organisations, le système du commerce équitable est sous le coup de plusieurs menaces. Si les ventes de café du commerce équitable augmentent régulièrement, d’autres systèmes de certification tels que UTZ Certified et la Rainforest Alliance en font autant et plus rapidement (voir le tableau ci-dessus).

Un certain nombre de coopératives qui, de longue date, menaient leurs activités au sein du système du commerce équitable, commencent à commercialiser leurs produits par le truchement d’autres systèmes de durabilité. Le système du commerce équitable a été établi à une époque où les cours du café étaient bas et où les caféiculteurs considéraient comme une bénédiction un marché assuré avec des passations de contrat anticipées et des prix minimum. Toutefois, les cours actuellement élevés du café provoquent des tensions entre les intérêts des producteurs individuels dans le court terme et les intérêts et obligations des organisations de producteurs dans le moyen terme. Il en résulte une concurrence féroce au stade de l’approvisionnement en café et les intermédiaires et les acheteurs s’efforcent de convaincre les membres des coopératives de leur vendre leur production en parallèle. Les coopératives qui ont passé des contrats avec leurs clients du commerce équitable plusieurs mois avant la récolte au prix du marché d’alors ne peuvent pas s’ajuster aux prix supérieurs offerts par ces intermédiaires à l’époque de la récolte. Du fait de ces ventes parallèles, nombre de coopératives éprouvent des difficultés à honorer leurs contrats ou se voient contraintes de consentir aux producteurs des prix qui sont de beaucoup supérieurs à ceux que leur paieront leurs acheteurs du commerce équitable. Certaines d’entre elles se retrouvent au bord de la faillite.

Dans un article paru en 2011 dans la Stanford Social Innovation Review, Colleen Haight décrit un autre problème émergent pour le commerce équitable du café qui résulte du développement des marchés des cafés de spécialité, qui offrent des prix supérieurs à ceux du commerce équitable. En général, le marché du commerce équitable n’offre pas de prix supérieurs pour les cafés de spécialité d’arôme ou de goût différents : il ne distingue qu’entre le café biologique, le café traditionnel et les cafés Arabica et Robusta naturels ou lavés. En revanche, les clients n’appartenant pas au commerce équitable offrent des prix plus élevés pour d’autres attributs de qualité plus spécifiques. Ces mêmes coopératives caféières dont la capacité de négociation a été renforcée par le mouvement du commerce équitable font à présent usage de cette capacité entrepreneuriale pour vendre des cafés de spécialité à plus haut prix hors du système du commerce équitable tout en vendant leur café de moindre qualité par ce système.

Un autre coup a été porté au système du commerce équitable : le retrait de Fair Trade USA de la FLO à la fin 2011. Cet organisme a réduit le pourcentage du contenu exigé pour que les produits soient autorisés à employer le label du commerce équitable de 20 % à 10 %. Par ailleurs, menace encore plus grave pour les organisations de producteurs, Fair Trade USA a admis dans son nouveau système de certification les grandes plantations de café. Jusqu’à présent, seules les coopératives caféières de petits exploitants pouvaient prétendre au label du commerce équitable. Mais il y avait longtemps que les entreprises telles que Starbucks exerçaient des pressions pour que cette règle soit modifiée, de manière à leur permettre d’étendre leur certification de commerce équitable pour y inclure un plus grand nombre de leurs fournisseurs et notamment les grandes plantations de café et les entreprises agricoles contractuelles.

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Perspectives d’avenir
Les systèmes de commerce équitable devront changer de manière à mieux réagir à l’évolution du marché des cafés de spécialité. Ils devront faire en sorte que les cafés de bonne qualité se vendent à meilleur prix sur le marché du commerce équitable.

La prime du commerce équitable s’est avérée particulièrement favorable pour les petits exploitants, notamment en matière de renforcement de leurs capacités et d’accroissement de leur résilience sur le marché. Tous les systèmes de certification en ont bénéficié. Les systèmes de UTZ Certified et de la Rainforest Alliance devraient inclure des systèmes analogues d’accroissement de la résilience dans leurs mécanismes de certification. Ils devraient savoir que la présence d’organisations de producteurs robustes est une précondition d’un développement soutenu et durable dans le secteur caféier. Tout particulièrement aux époques de chutes de prix, ces organisations contribuent à la cohésion de la chaîne de valeur qui relie les petits producteurs, les acheteurs et les consommateurs. En l’absence d’organisations de producteurs fortes, ces systèmes de certification collectifs ne seront pas aussi durables qu’ils le paraissent.


[Liens]
Les auteurs coopèrent au programme international de recherche et d’élaboration de politiques intitulé Empowering Smallholder Farmers in Markets [Renforcer les capacités des petits producteurs pour un meilleur accès aux marchés], qui est mis en œuvre par AGRINATURA et dix organisations nationales de producteurs agricoles.
http://www.esfim.org/?lang=fr

 

[Lectures complémentaires]

 

Coles, C. 2011. Kilimanjaro and Oromia coffee value chain case studies: Producer benefits from fair trade and free market channels. NCCR North-South Dialogue, Vol. 34. Bern, Switzerland, NCCR North-South.

Fairtrade International. 2011. Challenge and Opportunity: Supplement to Annual Review 2010–2 011.

_____ 2010. Financials and Global Sales Figures.

Haight, C. 2011. The problem with fair trade coffee. Stanford Social Innovation Review, Summer 2011, pp. 74 –79.

Hivos, IIED and ESFIM. 2010. Producer agency and the agenda to make markets work for the poor. Insights from the Provocation Seminar Series held in The Hague, the Netherlands.

Mayoux, L. n.d. impact assessment of fair trade and ethical enterprise development

Murray, D., Raynolds, L. T. and Taylor, P. L. 2003. One Cup at a Time: Poverty Alleviation and Fair Trade Coffee in Latin America. Fort Collins, CO, Fair Trade Research Group at Colorado State University.

Nelson, V. and Pound, B. 2009. The Last Ten Years: A Comprehensive Review of the Literature on the Impact of Fairtrade. London, Natural Resources Institute (NRI), University of Greenwich

Ronchi, L. 2002. The impact of Fair Trade on producers and their organisations: A case study with Coocafé in Costa Rica. PRUS Working Paper No. 11. Brighton, UK, Poverty Research Unit at the University of Sussex.

Taylor, P. L. 2002. Poverty Alleviation through Participation in Fair Trade Coffee Networks: Synthesis of Case Study Research Question Findings. Fort Collins, CO, Colorado State University.

Ton, G. 2010. Resolving the challenges of collective marketing: Incentive structures that reduce the tensions between members and their group. ESFIM Policy Brief No. 4. Wageningen, the Netherlands, ESFIM.

Vagneron, I. and Roquigny, S. 2010. What do we really know about the impact of fair trade? A Synthesis. Paris, French Platform for Fair Trade.
 

Politique: Le prix de l’autonomisation Giel Ton Institut d’économie agricole, Université de Wageningen, Pays-Bas
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