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 Numéro  34 | Août 2008

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« L’HARMONISATION DES BAILLEURS N’EST QU’UN PRÉTEXTE À LA RATIONALISATION »
Maintenir des liens micro-macro efficaces

Rajesh Tandon affirme que l’harmonisation des bailleurs lui complique la tâche. Pour son organisation, la Society for Participatory Research in Asia (PRIA), elle se traduit par une diminution des ressources et de l’influence sur le plan international. Tandon a donc revu ses priorités. Il concentre maintenant son action sur les personnes qu’il peut atteindre, explique-t-il à Evelijne Bruning, et elles se comptent par millions.

M. Tandon, votre organisation et vous-même travaillez sur le renforcement des capacités depuis plus de 20 ans. Quelles ont été vos motivations ?
En fait, il y a deux Indes : l’une négocie à la Bourse de New York, l’autre n’a pratiquement pas évolué depuis des siècles. Pour cette dernière, la PRIA s’efforce de renforcer les capacités de millions de personnes afin qu’elles subviennent à leurs propres besoins, et celles des institutions gouvernementales qui peuvent s’en occuper. Nous instaurons un leadership collectif local qui permet aux populations d’exposer leurs besoins et possibilités. En Inde, de nombreux fonctionnaires sont élus chaque année : quelque 3 millions rien que pour 2005. La loi exige qu’un tiers au moins d’entre eux soit des femmes. Pour nombre d’entre elles, c’est souvent la première fois qu’elles assument une charge publique, nous leur apportons donc notre aide. Quand on aide les gens à trouver le moyen de s’exprimer et d’amplifier leur voix, il faut aussi sensibiliser les oreilles de ceux qui doivent les entendre. Si personne ne les entend, il ne se passe rien.

Participatory Research in Asia (PRIA)

Dans 14 États indiens, la PRIA s’efforce d’améliorer la vie des marginalisés et des exclus de la société, à l’aide d’initiatives touchant à la gouvernance, à la participation des populations, à l’autonomisation et au développement au niveau local. Nous nouons des alliances entre de multiples parties prenantes, afin de nous approprier conjointement le programme d’action. Suite...

Que faut-il changer pour faciliter votre travail ?
Je suis satisfait de nos expériences et de nos innovations sur le terrain. Nos actions visant à en porter les enseignements au niveau macro marchent bien également. Mais nous n’avons pas suffisamment de poids, semble-t-il, pour imposer de réels changements au plan national. La communauté internationale des bailleurs ne nous aide absolument pas. Les bailleurs et les ONG du Nord ont changé. Autrefois, ils axaient leur action davantage sur des partenariats réels, mais maintenant ils nous donnent simplement l’argent et nous devons suivre leurs instructions. Certains d’entre eux pensent vraiment qu’ils s’y connaissent mieux que nous et se font même passer pour des ONG locales. Mais comment serait-ce possible, alors que leurs racines ne sont pas ici ! L’Inde n’est pas une république bananière. Nous avons suffisamment de capacités pour agir nous-mêmes, mais notre aptitude à influencer les bailleurs internationaux est simplement insuffisante.

Quelle est selon vous la raison de ce changement d’attitude des bailleurs ?
Les nouvelles politiques, telle la guerre contre le terrorisme, et les nouvelles stratégies. Mais peut-être le facteur principal est-il l’appel actuel incessant en faveur de l’harmonisation des bailleurs. Ce n’est qu’un prétexte à la rationalisation car elle ne permet pas forcément d’améliorer l’efficacité de l’aide. Cela signifie simplement que, sous le couvert de l’harmonisation, on détourne maintenant des fonds bilatéraux vers des agences multilatérales et des ONG internationales. Des fonds bilatéraux qui étaient destinés au développement de l’Inde, figurez-vous.

Rajesh Tandon est fondateur et directeur de la Society for Participatory Research in Asia (PRIA). Il a occupé de nombreuses fonctions dans des groupes de travail et des comités nationaux et internationaux, présidé divers conseils d’administration d’ONG, et siégé au comité directeur de nombreuses organisations de la société civile nationale. Citons le programme Citoyens et gouvernance de la Fondation du Commonwealth (directeur de programme, 2000-2003), l’Alliance mondiale pour la participation citoyenne (Civicus, fondateur et président, 1997-1999), le Forum international sur le renforcement des capacités des ONG du Sud (président, 1998-2001) et le Forum international de Montréal (président en exercice). Rajesh Tandon est l’auteur de nombreux ouvrages.

Que faites-vous pour influencer les décisions au niveau international ?
La PRIA pense que notre premier terrain de lutte est l’Inde. Mais nous devons agir parallèlement au plan mondial. Cependant on ne peut pas agir à l’échelon mondial si on ne fait rien localement. Compte tenu des développements internationaux récents, nous avons redéfini nos priorités. Nous investissons maintenant moins de temps dans les conférences de l’ONU à New York ou les événements de l’UE à Bruxelles. On en retire  moins de ressources qu’autrefois et peu d’influence. Et puis, franchement, je trouve qu’il y a trop de cynisme, trop de résignation. Trop de gens ont abandonné leurs rêves, leurs idéaux. Ils ont adopté un réalisme extrême.

Est-il impossible de changer cette situation ?
Bien sûr que non. J’ai consacré ma vie au changement et je continue. Mais nous devons trouver de nouveaux espaces. À la PRIA, nous réorientons notre action et nous allons travailler plus étroitement avec les médias et dans le domaine de l’enseignement. Il ne suffit pas de travailler directement avec les pauvres pour qu’intervienne le changement. Il faut travailler à d’innombrables autres liens primordiaux pour faire changer les choses. Nous collaborons avec d’autres ONG, afin de créer un effet multiplicateur, et avec des hommes politiques. Nous organisons des visites de présentation, des formations, des séminaires, des petites rencontres, et nous rédigeons des documents d’information. En fait, nous organisons des forums de parties prenantes dans lesquels ce n’est pas nous qui parlons mais les participants eux-mêmes. Nous nous contentons de fournir les plateformes.

N’est-ce pas une manière très détournée de réaliser le changement ?
Oui, peut-être. Mais nous pensons que faire trop de bruit pour défendre une cause ne mène pas très loin. Pour obtenir le changement, il faut agir avec assiduité, cohérence, quelquefois avec un marteau et des pinces, d’autres fois silencieusement et posément. Nous utilisons nos forums publics pour sensibiliser les gens, mais les réformes réelles sont presque invisibles. Notre rôle est d’ouvrir la porte et de donner un siège aux gens pour qu’ils s’asseyent à la table. Ils font le reste eux-mêmes.

Quels ont été les principaux ingrédients du succès de la PRIA ?
La volonté d’agir et la passion. Nous essayons de créer des cadres dans lesquels les individus peuvent prendre des risques. Mais la PRIA a également besoin de ressources. De préférence de bailleurs qui n’exigent pas des résultats fixés la veille dans un cadre logique. C’est vraiment ridicule. Dans le développement, nous ne pouvons qu’appliquer les solutions dont nous avons constaté l’efficacité, mais nous passons la majeure partie de notre temps à les chercher. Et les fonds disparaissent vite, même si les bailleurs sont convaincus.

    La PRIA doit sa réussite principalement à son réseau. Nous consacrons beaucoup de temps et d’énergie à l’entretenir car, sinon, il péricliterait. Tout repose sur les gens. Il est indispensable d’investir dans les personnes car les relations se nouent toujours entre des personnes et non entre des organismes. Nous devons essayer de prendre soin les uns des autres, au-delà de ce qu’impose le devoir. Nous devons aussi avoir confiance et favoriser sans cesse l’établissement de relations. Naturellement, un réseau doit être orienté vers un but précis. Il faut garder une vue d’ensemble et constamment encourager les membres à y contribuer.

Publications récentes de Rajesh Tandon :

Voluntary Action, Civil Society and the State (Mosaic Books, 2002).

Cet ouvrage décrit l’évolution des organisations de bénévoles et de la société civile en Inde, et aborde la question de la dynamique de la relation entre action bénévole et gouvernement. Il expose également la situation délicate des capacités nouvelles face aux organisations de bénévoles en Inde.

Civil Society and Governance (avec Ranjita Mohanty ; Samskriti, 2002).

Ce livre explore l’interface entre la société civile et la gouvernance en Inde, pays où la démocratie a déjà fait du chemin mais qui connaît encore de fortes inégalités économiques et sociales.



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