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 Numéro  38 | Décembre 2009

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SERVICES MULTI-USAGES DE L’EAU
« Plus d’OMD par goutte d’eau »

Les programmes fondés sur une approche descendante prônent l’utilisation à fin unique des ressources en eau. Une approche qui englobe les « usages multiples de l’eau » permettra aux ménages et aux communautés de valoriser leurs capacités productives.

Les services publics de l’eau et les programmes internationaux fondés sur une approche descendante partent souvent du principe que les populations n’utilisent l’eau que pour leurs besoins personnels, leur interdisant parfois même d’utiliser les ressources disponibles à toute autre fin. Le secteur domestique se borne à fournir l’eau nécessaire à leurs besoins essentiels en termes de boisson, de cuisine, d’hygiène personnelle, d’assainissement et autres besoins domestiques. Les secteurs productifs assurent la disponibilité de l’eau nécessaire à l’arrosage des plantes et à l’abreuvement du bétail pour garantir la sécurité alimentaire et la pérennité des revenus. Ils ont tendance à penser leurs actions à grande échelle et ignorent que la propriété familiale rurale est l’endroit idéal pour les besoins d’une production à petite échelle. Cette approche mono-usage de la gestion de l’eau ne permet pas de répondre aux besoins multiples en eau des populations.

Ne pas perdre le sens des réalités

Eau propre coulant d’un robinet, Maputo, Mozambique.

Tout le monde utilise des systèmes conçus pour être à usage unique – qu’il s’agisse du système « domestique » ou « productif » – à des fins multiples. Le bétail s’abreuve dans les canaux d’irrigation et les gens se baignent dans les eaux d’irrigation. L’eau des canalisations domestiques sert à cultiver les terres et à abreuver le bétail, et elle est également utilisée par les petites entreprises. Ces pratiques permettent d’assurer les moyens de subsistance, mais risquent également d’endommager les canaux ou de ne pas laisser suffisamment d’eau aux utilisateurs pour assurer leurs besoins domestiques essentiels.

La distinction établie entre « eau domestique » et « eau d’irrigation » ne traduit pas véritablement la réalité observable sur le terrain. La prise en compte de ces réalités peut offrir certains avantages. Le fait de pouvoir planifier la gestion de l’eau peut aider à éviter les dégâts occasionnés ainsi que la déréglementation des systèmes. La pérennité des systèmes repose sur une prise en compte des besoins propres et des pratiques des populations. Enfin et surtout, l’investissement dans les services d’approvisionnement en eau peut générer de nouveaux moyens de subsistance. Les services multi-usages de l’eau permettent non seulement de renforcer l’accès à l’eau potable à des fins domestiques et pour l’assainissement, mais contribuent aussi directement et indirectement à tous les OMD, en admettant que ces objectifs soient bien dirigés vers les populations les plus nécessiteuses. Cette solution consiste à atteindre « plus d’OMD par goutte d’eau ».

Il n’est pas si difficile de comprendre l’utilité des services multi-usages de l’eau et d’envisager leur utilisation dans une perspective d’amélioration des moyens de subsistance de manière durable. Selon Johny Hernández, de l’agence nationale de l’eau Sanaa au Honduras, « les services multi-usages de l’eau ont complètement changé la manière de considérer les choses. Autrefois, lorsque l’on voyait une personne irriguer des tomates, on avait tendance à penser qu’elle gaspillait l’eau. Aujourd’hui, on dirait tout simplement qu’elle utilise l’eau à bon escient ».

Services multi-usages de l’eau à l’échelon des petites exploitations

Les services multi-usages de l’eau à l’échelon des petites exploitations offrent peut-être le plus grand potentiel pour atteindre l’ensemble des OMD. Le secteur domestique utilise souvent une « échelle » des services de l’eau, qui permet d’étudier la relation entre l’utilisation effective de l’eau et le niveau de service offert, à savoir un accès à l’eau potable suffisamment proche des habitations. D’après cette échelle, chaque habitant utilise jusqu’à 100 litres d’eau par jour pour ses besoins domestiques.
Les résultats du projet d’action-recherche mené dans le cadre du Challenge Programme Eau et Alimentation (CPWF) du CGIAR montrent que la réalité est tout autre, notamment dans les zones rurales et périurbaines. Il ressort de cette étude que, lorsqu’elles disposent d’une source d’approvisionnement fiable et suffisamment proche de chez elles, les personnes utilisent ces ressources en eau à des fins domestiques et productives. Une « échelle multi-usage de l’eau » reflète mieux la réalité. Le tableau ci-après montre les quantités d’eau consommées pour des besoins domestiques et productifs à différents niveaux de services.

Multiple-use water ladder

Service level

Volume

(litres per capita per day)

Distance to homestead/time roundtrip

Water needs met

High-level MUS

>100

At homestead

All domestic needs; combination of livestock, garden, trees, and small enterprise

Intermediate MUS

50-100

<150 m; < 5 min

All domestic needs;

livestock, garden, trees, or small enterprise

Basic MUS

20-50

<500; < 15 min

Most domestic needs;

some livestock, small garden, or trees

Basic Domestic

< 20

>500; > 15 min

Very few domestic needs;

basic livestock

Le passage d’une étape sur l’échelle multi-usage de l’eau correspond à un saut de 5 litres d’eau potable par habitant et par jour. Les technologies de traitement au point d’utilisation (filtration, produits chimiques) permettent de préserver la qualité de telles quantités, même si la plus grande partie de cette eau n’est pas potable.

Une augmentation des coûts compensée par certains avantages

L’échelle multi-usage de l’eau entraîne de lourdes conséquences sur le plan politique. En effet, les niveaux de services de l’eau offerts aux petites exploitations devraient permettre de doubler, voire tripler, les quantités habituellement considérées au moment de la négociation des objectifs dans les zones insuffisamment desservies en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud. Ces niveaux de services élevés permettent d’utiliser l’eau à des fins productives et domestiques. Ainsi, grâce aux services multi-usages de l’eau, qui permettent d’utiliser entre 50 et 100 litres d’eau par habitant et par jour (niveau intermédiaire) ou plus (niveau élevé), les ménages ont la possibilité d’utiliser ces ressources dans le cadre d’activités hautement productives. Le prix à payer est bien sûr plus élevé que pour les besoins domestiques essentiels. Des calculs ont toutefois montré que les profits réalisés permettent d’amortir rapidement les coûts d’investissement (équipements et services). Les recettes nettes sont généralement suffisantes pour absorber le montant des amortissements sur une période comprise entre 6 mois et trois ans. Il existe, par ailleurs, des systèmes innovants pour utiliser d’autres ressources en eau, tels que la récupération et le stockage de l’eau de pluie des toits pour la boisson, tandis que les bassins individuels, les canaux d’irrigation ou les systèmes d’alimentation en eau courante à usage domestique sont utilisés pour d’autres fins ne nécessitant pas une eau de haute qualité. Cette eau peut également être utilisée à des fins productives.

Une dimension pro-pauvre et sexospécifique

Les services multi-usages de l’eau à l’échelon des petites exploitations s’inscrivent dans une perspective pro-pauvre et sexospécifique. Les petits exploitants à faibles revenus ne possèdent bien souvent que les terres qui entourent leur demeure. Les très jeunes ménages, les personnes âgées et malades n’ont guère la possibilité de cultiver d’autres terres. Les femmes ont tendance à jouer un rôle plus important dans l’utilisation des produits cultivés sur leurs propres terres et dans les champs avoisinants que dans les champs éloignés du village. A ces avantages en termes de sécurité alimentaire et de revenus s’ajoute l’importance notoire de l’usage domestique de l’eau pour assurer la protection de la santé familiale et alléger le fardeau qui incombe aux femmes et aux filles notamment. Les femmes peuvent profiter de ce temps libéré pour développer des activités productives, s’occuper de leur famille ou s’adonner à des loisirs, et sont encouragées à scolariser leurs filles. En outre, l’utilisation et la réutilisation de l’eau, des sols et des matières organiques permet d’accroître considérablement la productivité. Enfin, les services multi-usages de l’eau à l’échelon des petites exploitations permettront d’atteindre « plus d’OMD par goutte d’eau », pour autant que les personnes les plus démunies puissent en bénéficier.

Les services multi-usages de l’eau à l’échelon communautaire

Le fait que les communautés puissent dans un premier temps porter leur choix sur des services multi-usages de l’eau à l’échelon des petites exploitations – notamment pour les femmes – ne doit pas leur faire perdre de vue que l’eau sert également à irriguer les cultures ou les arbres dans des champs éloignés. De plus, les villageois peuvent utiliser l’eau en accédant directement aux plans d’eau ouverts, comme les ruisseaux, les lacs, les réservoirs ou les canaux d’irrigation, même si cela est « illégal ». Les nappes d’eau libre sont utilisées pour l’abreuvement du bétail, la pêche, la lessive ou encore certaines activités industrielles. Les services multi-usages de l’eau à l’échelon communautaire atteignent le niveau le plus élevé des services offerts aux habitants d’un(e) ou plusieurs hameaux, communautés ou sous-bassins. Ces services prennent en compte chaque source, chaque type d’utilisation de l’eau et chaque site de manière holistique selon la disposition spatiale des sites et des cours d’eau au sein des communautés.

C’est également à cet échelon que les communautés se sont autrefois développées et qu’elles ont géré leurs multiples ressources en eau. Bon nombre de projets liés à l’eau ne tiennent pas compte des arrangements existants en matière de gestion des ressources en eau. Ils prônent généralement une utilisation à fin unique des ressources et un site unique d’utilisation de l’eau. Trop souvent, ces projets créent un autre niveau d’infrastructures, sans tenir compte des installations et des arrangement institutionnels existants, ni des idées et des priorités exprimées par les populations. Les contraintes inhérentes aux projets et les délais impartis pour leur « livraison » rendent souvent impossible l’impulsion d’une dynamique participative, même si cela risque d’affecter la durabilité de l’aide fournie. Dans le cadre des « services multi-usages de l’eau à l’échelon communautaire », la planification et la création des infrastructures d’approvisionnement en eau reposent sur une démarche participative.

Collectivités locales

Les collectivités locales jouent un rôle essentiel dans la fourniture des services multi-usages de l’eau à l’échelon des petites exploitations et des communautés, et ce pour plusieurs raisons : présence permanente ; connaissance des besoins locaux ; contacts avec les leaders communautaires pour mobiliser, assurer l’inclusivité, encadrer les contributions et résoudre les conflits ; capacité à faire appel à une expertise technique, si nécessaire (la sécurité des barrages, par exemple) ; coordination des affectations des fonds versés par les organismes donateurs et les Etats ; synergies autour du suivi de diverses initiatives de développement ; utilisation partagée d’équipements onéreux ; maintenance et réparation des infrastructures en temps utile pour garantir leur durabilité. La responsabilisation des collectivités locales, à l’instar des communautés, est donc une étape importante vers la réalisation des services multi-usages de l’eau.

Références

  • Houmoller, O., Kruger, T. (2008) Moyens de subsistance et IWMI. Document présenté à la Conférence internationale sur la gestion intégrée des ressources en eau (IWMI). 10-12 mars.
  • Howard G. & Bartram, J. (2003) Niveaux de service, quantité d’eau domestique et santé. Document informel OMS/SDE/WSH/03.02, Centre de l’eau, de l’ingénierie et du développement (WEDC), Université de Loughborough, RU, et Programme eau, assainissement et santé, Organisation mondiale de la santé (OMS), Genève, Suisse.
  • Renwick M. (2007) Services multi-usages de l’eau pour les plus démunis : évaluation de l’état des connaissances. Winrock International, Centre international de l’eau et de l’assainissement (IRC), Institut international de gestion des ressources en eau. Arlington Winrock International.
  • Van Koppen, B. et al. (2009) Climbing the water ladder. Centre international de l’eau et de l’assainissement (IRC), Institut international de gestion des ressources en eau et Challenge Programme Eau et Alimentation.


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