Le renforcement des capacités figure en bonne place à l’ordre du jour politique. La communauté de pratique active dans ce domaine doit, pour enrichir l’apprentissage et améliorer les activités, interagir plus efficacement avec les autres communautés de pratique.
Durant la dernière décennie, une communauté dynamique s’est formée dans le domaine du renforcement des capacités, réunissant notamment, parmi d’autres, Capacity.org, le CDNet du Programme des Nations Unies pour le développement, le Réseau d’apprentissage sur le renforcement des capacités (LenCD) et le Capacity Collective de l'Institute of Development Studies. Cette architecture de connaissances reflète l’émergence d’une pratique axée sur le renforcement des capacités, en particulier dans le contexte de la coopération au développement, pratique dont est issu un corpus de connaissances conceptuelles et appliquées.
D’aucuns considèrent toutefois que le concept de renforcement des capacités est encore trop ésotérique, qu’il manque de pertinence opérationnelle et que sa pratique est mal définie. Effectivement, dans ses efforts visant à élaborer ses concepts et ses cadres opérationnels, la communauté du renforcement des capacités risque s’isoler des autres communautés de pratique avec lesquelles il faut qu’elle interagisse et qu’elle doit influencer.
La thèse exposée dans le présent article est que la communauté du renforcement des capacités doit s’associer plus efficacement avec les autres communautés de pratique, engager le dialogue, procéder à des échanges, tirer parti des connaissances et en acquérir. Une telle association est d’autant plus cruciale que l’on reconnaît aujourd’hui le renforcement des capacités comme un domaine central et fondamental du développement.
Cette visée vers l’extérieur, loin d’être à sens unique, est également porteuse d’avantages mutuels. Le renforcement des capacités offre sur le développement une perspective puissante et critique qui peut inciter différentes communautés à œuvrer de concert en vue de l’instauration d’un développement durable. En appelant à une interaction plus explicite, le présent article reconnaît qu’il existe déjà un réseau complexe entre les communautés de pratique, cimenté par des personnes et des groupes actifs dans plusieurs domaines de pratique. Il milite en faveur d’un engagement plus délibéré et propose divers moyens de procéder à cette fin. Il vise également à encourager encore les débats et les échanges.
Considérations terminologiques
Nous employons les termes suivants pour décrire l’architecture des connaissances relatives au renforcement des capacités :
- Communauté du renforcement des capacités ou pratique du renforcement des capacités désigne les personnes et les entités s’intéressant tout particulièrement au renforcement des capacités. Expression au contenu relativement souple, elle n’implique pas nécessairement l’existence de liens entre individus au sein de réseaux spécifiques.
- Communauté de pratique désigne les praticiens, chercheurs et décideurs politiques ayant un domaine d’intérêt communs, sur lequel ils partagent des informations et acquièrent des connaissances et dans lequel ils mènent des activités professionnelles. Ce terme plus spécifique s’applique aux réseaux, organisations, associations professionnels et groupements d’apprentissage formels et informels traitant d’un sujet particulier. Elles peuvent se situer à tous les niveaux, mondial, national ou communautaire.
Nous distinguons aussi entre les communautés de pratique horizontales et verticales :
- Les communautés de pratique horizontales comprennent des disciplines professionnelles ayant influé sur la pensée et les pratiques du renforcement des capacités, telles que l’administration publique et le développement organisationnel mais il y en a beaucoup d’autres (voir le diagramme ci-dessus). Elles ne sont pas nécessairement axées spécifiquement sur le développement, mais en sous-tendent la théorie et la pratique.
- Les communautés de pratique verticales englobent généralement des groupes tels que les fonctionnaires de l’État, les professionnels de divers secteurs et les groupements d’intérêts qui s’attachent à relever les défis dans un secteur ou concernant un thème de développement donné, tels que la santé, l’éducation ou le développement rural. Bien que le renforcement des capacités ne soit pas nécessairement leur domaine d’activité ou d’intérêt principal, il reste néanmoins un domaine transversal que l’on ne saurait ignorer.
Le diagramme ci-dessus illustre le réseau de connexions qui unit les communautés horizontalement et verticalement.
Communautés de pratique horizontales
Ce sont les éléments constitutifs du renforcement des capacités. Vu sa nature pluridisciplinaire, de nombreuses communautés de pratique horizontales contribuent au renforcement des capacités.
La notion largement admise de niveaux de capacités peut être utile pour illustrer toute la gamme des communautés de pratique horizontales qui participent au renforcement des capacités. Ces niveaux sont les suivants : niveau individuel (capital humain), niveau organisationnel (depuis l’organisation unique aux réseaux les plus complexes) et environnement habilitant (niveau de la société ou des institutions reflétant le contexte dans lequel les individus et les organisations fonctionnent).
1. Niveau individuel
Si le renforcement des capacités se résumait à un développement d’aptitudes ou à une formation, il y aurait peu de communautés de pratique horizontales. Le travail du renforcement des capacités serait informé par les communautés de pratique qui traitent de questions concernant le développement et la gestion des ressources humaines dans divers contextes, tels que l’administration publique, le secteur privé et la société civile. Une analyse plus soigneuse pourra mettre en évidence les communautés de pratique existant dans des disciplines et des domaines professionnels connexes, tels que la planification de la main-d’œuvre, l’économie du travail, l’étude du VIH/sida ou même l’élaboration des programmes d’enseignement.
2. Niveau organisationnel
Dans la plupart des cas, l’organisation offre le point d’entrée tout désigné pour entreprendre le renforcement des capacités. La perspective organisationnelle met le renforcement des capacités en rapport avec un certain nombre de communautés de pratique établies, se concentrant par exemple sur la gestion et les sciences des affaires et leurs divers domaines connexes, notamment la gestion des connaissances et du changement. La terminologie et les outils conceptuels du renforcement des capacités proviennent souvent de ces domaines et nombre de praticiens du renforcement des capacités sont issus des professions de la consultation en gestion. La pensée systémique (voir Capacity.org 37) a également apporté des contributions au renforcement des capacités.
Dans le secteur public, le renforcement des capacités est très proche des domaines fermement établis de l’administration publique et des sciences politiques, y inclus de leurs propres domaines de spécialisation que sont la décentralisation, l’administration de la santé, le développement du leadership, la gestion des finances publiques, la responsabilisation et l’analyse des politiques publiques. Les communautés de pratique axées sur ces disciplines et sous-disciplines sont légion.
Le travail du renforcement des capacités ne se limite pas au secteur public formel. Outre le développement organisationnel classique, il existe également des activités visant à renforcer les capacités dans les organisations à but non lucratif ainsi que dans le secteur informel et le secteur rural. Le travail, ici, est également lié au développement et à l’habilitation participatifs et communautaires.
3. Environnement habilitant
Il est accordé une place croissante au renforcement des capacités en tant que processus sociétal, c’est-à-dire ne se limitant pas au monde interne des organisations. Ceci coïncide avec la réalisation de l’importance du rôle des institutions formelles et informelles dans la définition des règles du jeu (à savoir les lois, règles et règlements) selon lesquelles les individus et les organisations fonctionnent. Le contexte sociétal peut soit faciliter soit limiter le renforcement des capacités organisationnelles et individuelles.
Cet élargissement du champ du renforcement des capacités a amené les théoriciens et les praticiens à s’inspirer d’un autre ensemble de domaines professionnels: sciences politiques et économie politique, nouvelle économie institutionnelle et développement institutionnel, droit et gouvernance, y inclus les études culturelles, la sociologie et l’anthropologie. Ici encore, chaque domaine possède ses communautés de pratique et les architectures de connaissances correspondantes.
Forum régional des universités pour le renforcement des capacités en agriculture
Le RUFORUM, ancien programme de la Fondation Rockefeller, est un consortium of 12 universités d’Afrique orientale et australe, établi en 2004.
Il a pour mandat de superviser la formation post-universitaire et les réseaux de spécialisation du Marché commun de l’Afrique orientale et australe. Il reconnaît l’importance du rôle que devraient jouer les universités, rôle jusqu’ici négligé, pour contribuer au bien-être des petits agriculteurs et au développement économique des pays de l’Afrique subsaharienne.
Communautés de pratique verticales
Les communautés de pratique verticales constituent les domaines d’application dans lesquels il s’agit d’intégrer le renforcement des capacités et d’en assurer la pertinence opérationnelle. C’est là que sont allouées la plupart des ressources de développement et qu’est reconnu de plus en plus largement le rôle fondamental du renforcement des capacités dans l’obtention de résultats de développement durables.
Il est une tâche importante qui est celle d’adapter les principes et les conseils généraux relatifs au renforcement des capacités aux spécificités du contexte sectoriel ou thématique considéré. La fourniture de services de soins de santé primaires, par exemple, est différente de celle des services d’enseignement secondaire ou de vulgarisation agricole et il faut donc procéder à un renforcement des capacités qui tienne compte de ces différences. Les interventions de renforcement des capacités dans les secteurs complexes, tels que l’environnement ou la gestion des catastrophes, sont d’un autre ordre de grandeur que celles visant les organisations plus simples tels que les bureaux fiscaux ou les bureaux d’octroi de licence des entreprises.
Mais par ailleurs, le renforcement des capacités possède certains aspects transversaux. Les stratégies et les approches appliquées pour gérer le changement peuvent avoir leur pertinence dans divers secteurs. Les enseignements relatifs à l’usage efficace de l’assistance technique peuvent se transférer d’une situation à une autre. Les facteurs contextuels liés à la culture, au pouvoir et à la politique peuvent être pertinents dans tous les secteurs d’un même pays. De même, les enseignements tirés du renforcement des capacités dans un secteur, l’environnement par exemple, peuvent avoir leur utilité pour les intervenants actifs dans un autre secteur. Il existe donc des possibilités de fertilisation croisée des expériences et d’apprentissage conjoint.
On trouvera ci-dessous trois exemples des modalités selon lesquelles les connaissances en matière de renforcement des capacités peuvent s’intégrer dans un secteur ou un domaine thématique donnés.
1. Assimilation directe par les professionnels et les praticiens sectoriels ou par l’entremise des communautés de pratique thématiques, par exemple par le Forum régional des universités pour le renforcement des capacités en agriculture. (voir encadré 1)
2. Arrangements organisationnels pouvant contribuer à façonner les politiques de renforcement des capacités et les orientations à l’échelle d’une organisation entière. Au PNUD, par exemple, le Groupe du renforcement des capacités a été établi après qu’il a été constaté que le renforcement des capacités «est l’affaire de tout le monde et la responsabilité de personne». Le renforcement des capacités impulse l’apprentissage et fait l’objet d’une intégration systématique au PNUD et dans l’ensemble du système des Nations Unies. Il existe des dispositions analogues à l’Institut de la Banque mondiale et dans les activités de la Banque, qui sont résolument situées au niveau sectoriel. Autre exemple: celui du coordinateur principal pour le renforcement des capacités (voir encadré 2) du Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (CAD-OCDE).
3. Événements d’apprentissage structurés. C’est ainsi, par exemple, que le gouvernement éthiopien et la Commission européenne ont récemment organisé un événement visant à identifier les difficultés du renforcement des capacités liées à la mise en œuvre d’un programme dans le secteur des transports. Une manifestation analogue venait d’avoir lieu au Népal dans le secteur de l’éducation.
Le coordinateur principal pour le renforcement des capacités, CAD, OCDE
Son rôle dans les flux de travail verticaux
Il faut, au sein des organismes de développement, veiller stratégiquement à l’entretien des relations entre les groupes de renforcement des capacités et les groupes sectoriels et thématiques. Le coordinateur principal du CAD pour le renforcement des capacités intervient activement dans les domaines de pratique et auprès des groupes thématiques du CAD qui ont reconnu la nécessité d’aborder les questions de renforcement des capacités dans leurs flux de travail respectifs, dans des domaines tels que les politiques fiscales, l’environnement ou la gestion des résultats du développement.
Renforcer les connexions
Le renforcement des capacités en tant que matrice ou concept connecteur offre la possibilité de jeter des passerelles entre les divers domaines de pratique. À un niveau, le renforcement des capacités est en soi un domaine de pratique entretenu par les communautés de pratique horizontales. À un autre, il s’opérationnalise lorsqu’il est appliqué compte tenu des réalités sectorielles et thématiques. Le fait de puiser des connaissances génériques auprès des théoriciens et des praticiens du renforcement des capacités puis de les contextualiser pour les adapter aux spécificités sectorielles et thématiques peut ajouter à un apprentissage productif du renforcement des capacités.
Dans un second temps, le recueil d’expériences dans les divers secteurs et domaines thématiques offre un moyen pratique d’apprentissage et de fertilisation croisée, d’échange de leçons à retenir sur les pratiques efficaces et d’instauration d’une compréhension commune du renforcement des capacités. Dans la réalité, toutefois, il est facile de négliger les occasions d’apprentissage intersectoriel. Praticiens et experts des divers secteurs et domaines thématiques tendent, comme les autres, à travailler en isolation et à parler une langue qui leur est propre. Ils ne reconnaissent pas toujours les possibilités d’apprentissage croisé. La valeur opérationnelle d’un tel apprentissage apparaît plus clairement lorsque les connexions deviennent intentionnelles et réfléchies.
Le renforcement des connexions horizontales et verticales existantes est bénéfique. On peut améliorer les pratiques de renforcement des capacités en se tournant vers les communautés de pratique horizontales et empruntant les connaissances scientifiques et les outils qu’elles ont à offrir. Verticalement, la pratique du renforcement des capacités devient opérationnellement pertinente lorsqu’elle est appliquée dans les domaines sectoriels et thématiques du développement, tandis que l’apprentissage fait fond sur les acquis concrets de l’expérience dans ces domaines.
Il y a plusieurs façons de renforcer ces connexions :
- Les individus et les organisations actifs dans plusieurs communautés de pratique peuvent faire fonction de «connecteurs» pour faciliter la fertilisation croisée et véhiculer les connaissances. Cela se produit actuellement de manière informelle et donc peu documentée. Il conviendrait d’accroître le suivi de ce qui se passe dans les autres communautés de pratique pour enrichir le dialogue sur le renforcement des capacités et les processus d’apprentissage.
- L’architecture des connaissances en matière de renforcement des capacités peut être rationnalisée. Nombre d’initiatives de renforcement des capacités sont fragmentées et il est possible de resserrer la coopération et de refermer les boucles d’apprentissage. L’analyse conjointe, l’établissement de coins de ressources sur les sujets vitaux, la documentation des cas et la mise à disposition des données et des connaissances pour informer les politiques et les pratiques, entre autres exemples, offrent de telles possibilités. La communauté de pratique du renforcement des capacités devrait se définir par une ouverture délibérée aux domaines de pratique horizontaux et aux applications verticales.
- Il faut aussi et peut-être avant tout que tout cela ait lieu au niveau du pays. L’expérience a démontré que c’est par un engagement à ce niveau que l’on expose des connaissances tangibles. Le rassemblement des communautés de pratique au niveau du pays promeut un apprentissage et une compréhension des questions relatives au renforcement des capacités qui sont difficiles dans les limites d’un secteur isolé. Il intensifie l’action de champions capables de faire une différence réelle dans le contexte considéré.
- Les connexions peuvent également être resserrées de par la façon dont les praticiens du développement abordent leur travail. Dans le cas d’étudiants de l’enseignement supérieur qui acquièrent des connaissances professionnelles, il est vital qu’ils puissent apprendre les disciplines techniques ainsi que les savoirs horizontaux reflétés dans la pratique du renforcement des capacités, comme il a été noté ci-dessus. De même, les spécialistes sectoriels peuvent se tenir au courant des éléments constitutifs génériques du renforcement des capacités par des formations professionnelles et des événements d’apprentissage adaptés à leurs besoins.
La nature ésotérique attribuée au renforcement des capacités peut en fait être une force qui permet d’expliciter et de resserrer les connexions entre les diverses communautés de pratique. Pour les domaines de pratique horizontaux, le renforcement des capacités offre une plate-forme utile pour échanger des idées, compléter les connaissances et repérer les possibilités de synergie dans le cadre d’une perspective partagée. Pour les communautés de pratique sectorielles ou thématiques, le renforcement des capacités est un défi fondamental appelant à des réponses opérationnelles. En tant que domaine de pratique bien défini, le renforcement des capacités constitue en quelque sorte un guichet unique d’où nous pouvons accéder au système de connaissances complexe qui sous-tend la théorie et la pratique du renforcement des capacités.
Enfin, note d’avertissement et message important de la communauté du renforcement des capacités, il convient de se rappeler qu’il n’existe pas de solutions toutes faites et que le contexte a une influence énorme (voir Capacity.org 37). Nous espérons que les présentes réflexions susciteront des débats et généreront des initiatives concrètes visant à connecter entre elles les communautés de pratique et à obtenir dans le domaine du développement des résultats durables.




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