Dans toute l’Afrique, des réseaux de la société civile s’engagent avec succès auprès de l’État et essaient d’influencer l’action des pouvoirs publics afin d’accélérer la réduction de la pauvreté et le développement national. Partant des expériences des réseaux de la société civile dans le processus du DSRP au Ghana, cet article examine si leur engagement a réellement conduit à leur autonomisation.
Le modèle du développement est passé récemment des programmes d’ajustement structurel aux stratégies de réduction de la pauvreté. Ce tournant a ouvert à la société civile des occasions de créer des réseaux et d’entrer sur la scène publique. Dans de nombreux pays en développement, ces réseaux sont maintenant confrontés à des questions cruciales, tels la réduction de la pauvreté, l’annulation de la dette, le commerce équitable, la scolarisation des filles et le HIV-sida. Ils demandent que les responsables agissent dans la transparence et rendent davantage compte de leur action.
Réseaux de la société civile au Ghana
Trois des réseaux qui ont acquis une reconnaissance nationale étaient centrés sur des domaines différents du processus de mise en œuvre du DSRP. Suite...
La prolifération de ces réseaux met en évidence des changements importants. Ils montrent une diversité accrue. Leur entrée dans le domaine de l’action des pouvoirs publics fait penser qu’une sphère majeure, inaccessible jusqu’à peu aux acteurs non étatiques, est en train de s’ouvrir. Elle montre aussi que les processus d’élaboration des politiques et de prise de décision s’adaptent aux acteurs de la société civile.
Le Ghana a adopté le cadre du document de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP) en 2000, à l’issue de presque vingt années de protestation contre les politiques d’ajustement structurel et de demandes de plus en plus pressantes de changement. Le DSRP a promis d’associer les acteurs de la société civile et du secteur privé à l’ensemble du processus d’élaboration des politiques (de la conception au suivi et à l’évaluation en passant par la formulation et la mise en œuvre). Le DSRP a également fait naître la perspective que, pour la première fois, les acteurs de la société civile pourraient influencer les politiques économiques et sociales.
Des réactions mitigées
Compte tenu de leurs expériences de participation avec le processus du DSRP I, les réactions des groupes et des organisations de la société civile furent de trois sortes. Certains, les « optimistes », pensèrent que les ateliers de consultation leur offraient une occasion unique de participer au dialogue public sur les options, les priorités et les choix en matière d’orientations. Nombre d’entre eux toutefois furent déçus. Les possibilités de dialogue réel sur les choix disponibles étaient, à leur avis, limitées et ils se sentirent impuissants à exercer une influence sur les décisions.
Un autre groupe, les « cyniques », prit part aux ateliers par curiosité, mais découvrit rapidement que la latitude laissée au débat critique était plutôt restreinte et que le processus n’était pas approprié pour répondre à leurs attentes. Ils devinrent encore plus cyniques et se retirèrent totalement du processus de consultation.
Le troisième groupe, les « explorateurs » ou « apprenants », a finalement décidé que cela valait peut-être la peine de rester engagés dans le processus du DSRP. Ils essayèrent de repousser les limites de leur participation au-delà de la formulation des politiques, et d’être associés à leur mise en œuvre, dans l’espoir de se familiariser avec le système régissant l’action des pouvoirs publics, afin d’être mieux à même de le réformer. Les personnes ralliées à ce groupe décidèrent de s’engager dans la mise en œuvre de la stratégie ; elles choisirent de suivre le processus consistant à localiser les résultats attendus et communiquèrent leurs constatations au public et à leurs mandants. C’est de ce troisième groupe que sont issus les réseaux et les activités de mise en réseau relatifs au DSRP.
De nouvelles approches
Taschereau et Bolger (2005) nous rappellent que les réseaux sont des formes diverses d’organisations qui relient les capacités d’individus et de groupes afin d’échanger des idées, de générer des connaissances et de les mobiliser en vue d’une action collective. Ils apparaissent lorsque un certain nombre d’organisations indépendantes ou d’individus ressentent le besoin de collaborer et de prendre conjointement des décisions. Ils commencent ensuite à agir en tant qu’entité cohérente en vue de s’attaquer plus efficacement à des problèmes de développement, dans un environnement dynamique, complexe et difficile.
Séminaire sur les réseaux en tant que capacité
En septembre 2005, l’ECDPM, la SNV et le PNUD ont hébergé un atelier sur les réseaux en tant que capacité, rassemblant chercheurs et praticiens. Ils ont débattu des réseaux et des capacités qu’ils contiennent et qu’ils créent. Suite...
L’apparition de réseaux et de la mise en réseaux au Ghana corrobore parfaitement le point de vue des ces analystes, et d’autres (voir encadré). La complexité du DSRP apparaissait dans son agenda de réformes et dans la manière dont il cherchait à mobiliser et à associer à son action divers groupes de la société civile, surtout dans la phase de consultation. Cependant, le rythme rapide auquel les participants se succédaient a montré que les relations entre la société civile et les pouvoirs publics étaient quelque peu imprévisibles.
Par ailleurs, le processus DSRP, en tant qu’interface entre le gouvernement et la société civile, a également été stimulant pour toutes les parties. Depuis plus de quarante ans, il n’y a avait pas eu d’échanges entre fonctionnaires et acteurs de la société civile dans un cadre démocratique, ni de système ou de mécanisme destiné à encourager et à faire fonctionner un dialogue politique constructif. Il était donc, et il est toujours, urgent d’instituer de nouvelles règles du jeu et de nouvelles procédures pour leur engagement.
Complexité
La complexité du processus DSRP pourrait bien intensifier l’apparition de réseaux et la mise en réseau. Cette complexité se manifeste à deux niveaux : dans le large éventail des membres des réseaux eux-mêmes, et dans la divergence des activités et des programmes des acteurs étatiques et non étatiques, relatifs au processus d’action des pouvoirs publics.
Pour ce qui est du premier niveau, il faut préciser que les réseaux qui sont apparus au Ghana ces dernières années ne sont ni des « réseaux de savoir » fermés, constitués par des cellules de réflexion, ni des « communautés de pratique ». Leurs membres se composent souvent d’une large gamme d’individus et d’organisations qui apportent leurs capacités (concrètes ou intangibles) et leurs ressources, par exemple des moyens financiers, des idées, une culture, des expériences, des compétences techniques, qui définissent ensemble les forces collectives de chaque réseau.
Réseaux et mise en réseau
Il est généralement admis que, en se regroupant pour collaborer, les membres d’un réseau ont tendance à générer une capacité leur permettant d’exercer une influence sur les processus de changement social beaucoup plus grande que cela aurait le cas s’ils avaient agi séparément. Suite...
Dans la nouvelle structure cependant, ces capacités risquent de ne pas être prêtes à l’emploi et de nécessiter souvent une adaptation qui les rende utilisables dans une action collective. Ce processus demande du temps, de la confiance dans les autres et en soi, et des règles bien définies régissant l’action collective. Il exige également l’harmonisation des styles de leadership, des valeurs, des mesures incitatives et des motivations, de la légitimité, des relations de pouvoir et de la culture organisationnelle.
Les acteurs de la société civile ont tenté de s’engager dans un dialogue sur les politiques nationales, mais un nombre croissant se rend compte qu’il n’est pas aisé de travailler avec l’État et ses agences. Ils doivent non seulement mobiliser leurs forces, diverses et complémentaires, mais aussi se réorganiser en entités plus cohérentes qui soient davantage en mesure de participer à un dialogue dynamique avec l’État.
Au second niveau, la complexité du processus DSRP apparaît dans les activités et les programmes entrepris par les deux parties. Actuellement, la formulation des politiques, les processus de délibération et de dialogue de l’État ne sont pas harmonisés avec ceux des réseaux de la société civile. Les échanges d’informations sur les programmes sont très restreints entre les organisations de la société civile et les réseaux, et inexistants entre ceux-ci et les agences gouvernementales. Il en résulte que, des deux côtés, les acteurs sont pratiquement incapables d’harmoniser leurs programmes et leurs activités de manière à faciliter un engagement systématique. Jusqu’à présent, l’interface entre la société civile et les acteurs étatiques demeure, au mieux, ponctuelle et réactive et, au pire, hétérogène et même conflictuelle.
Liens
Réseau Civil Society for Poverty Reduction (CSPR), Zambie
Ghana HIPC Watch, SEND Foundation West Africa
Integrated Social Development Centre (Isodec)
Southern African Regional Poverty Network (SARPN)
Lecture
B. Bucheli et G. Romo (2005)Communities of Practice: Lessons from Latin America, Praxis Note 16, Intrac.
R. Driscoll et A.M. Evans (2004) Second-generation Poverty Reduction Strategies. ODI PRSP Monitoring & Synthesis Project.
JICA (2004)Capacity Development, from Concept to Practice: Exploring Productive Partnerships, Proc. International Symposium, Tokyo, Japon.
M. Sorgenfrei et R. Wrigley (2005) Building Analytical and Adaptive Capacities for Organisational Effectiveness, Praxis Paper 7, Intrac.
M. Warner et R. Sullivan, Eds. (2004) Putting Partnerships to Work: Strategic Alliances between Government, the Private Sector and Civil Society, Greenleaf.
D. Wheeler et al. (2005) Creating sustainable local enterprise networks, MIT Sloan Management Review, 47(1): 33–40.
Banque mondiale (2003) Participation in Monitoring and Evaluation of PRSPs.Document de travail de la Banque mondiale.



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