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 Numéro  35 | Décembre 2008

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APPRENTISSAGE INSTITUTIONNEL ET CHANGEMENT
Alliances apprenantes contre la pauvreté

L’agriculture est de retour sur la scène internationale et c’est d’ailleurs le sujet du dernier Rapport sur le développement dans le monde. Dans ce domaine, l’apprentissage est toujours considéré une activité destinée surtout aux agriculteurs, et l’apprentissage des institutions, en particulier des centres de recherche agricole, reste largement ignoré.

La plupart des institutions de recherche & développement (R&D) agricole sont conçues selon des approches traditionnelles de transfert de technologie, dans lesquelles les agriculteurs, les agences de vulgarisation agricole et les organisations de la société civile reçoivent de manière passive les technologies fournies par les chercheurs. Ces approches linéaires de la « Révolution verte » étaient liées à l’objectif d’accroissement de la production alimentaire dans des régions riches en ressources, à l’aide notamment de nouvelles variétés de cultures nécessitant de plus grands intrants agricoles.
Ce modèle à forts moyens de production est aujourd’hui confronté à d’importants challenges liés à la gestion durable des ressources, à ses effets sur l’environnement et à son incapacité à répondre aux besoins des petits agriculteurs. L’augmentation du coût des moyens de production agricoles et la chute des prix de certains produits agricoles ont renforcé les inégalités de revenus et aggravé les problèmes des communautés rurales.

Pour faire face à ces évolutions, il faudra bien plus qu’une simple augmentation des investissements en R&D agricole. Les grandes institutions de recherche doivent réaliser qu’elles ne sont qu’un maillon d’un système aux nombreuses interconnexions. Elles ne sont plus les seules sources de connaissances et ne peuvent pas non plus prétendre avoir la réponse à tous les problèmes posés par la lutte contre la pauvreté. Si elles veulent être efficaces, elles devront sortir de leur isolement, nouer plus de liens entre elles et être plus à l’écoute des besoins des petits agriculteurs.

Les paysans d’abord

Ces dernières années, un groupe de chercheurs pluridisciplinaires a engagé un processus de réflexion critique sur les techniques d’évaluation de l’impact, les approches dites « les paysans d’abord » de la recherche agricole, et une vue systémique de l’innovation. Les participants à l’initiative ILAC (Institutional Learning and Change) estiment que les programmes de recherche peuvent jouer un rôle essentiel dans l’innovation « pro-pauvres ». Au préalable, les organisations doivent cependant développer leur capacité à apprendre, et modifier les modèles de leurs interactions avec d’autres acteurs. C’est possible par le biais de la recherche-action et de l’apprentissage par la pratique.

L’équipe de l’ILAC a rassemblé de nombreux exemples de changement dans de grands centres de recherche, tels que l’ICRISAT (International Crop Research Institute for Semi-Arid Tropics). Ces exemples d’innovations montrent souvent que lorsque les chercheurs adoptent une approche plus ouverte et sont prêts à apprendre avec des non-chercheurs, ils peuvent accroître la mise en pratique et l’impact de leurs recherches. Durant des décennies, la recherche est restée dominée par un modèle de transfert de technologie à sens unique, avec pour corollaire une faible utilisation des résultats de recherche par les agriculteurs. L’initiative ILAC a conduit à de nouvelles approches et à de nouveaux instruments, qui sont désormais utilisés pour faire de la recherche agricole un outil d’innovation « pro-pauvres ». L’une de ces approches implique notamment la création d’alliances apprenantes.

Alliances apprenantes dans la pratique

L’approche de type alliance apprenante met l’accent sur les processus de l’innovation, et implique un apprentissage collectif par les organismes de recherche, agences donatrices, responsables politiques, organisations de la société civile et même les entreprises du secteur privé. Ces alliances permettent aux participants d’apprendre sans être limités par les frontières organisationnelles et géographiques, et constituent d’intéressantes plateformes de collaboration et de partage des connaissances sur les approches, les méthodes et les politiques qui obtiennent ou non des succès dans la pratique. En améliorant les flux d’information et de connaissance, ces plateformes multi-acteurs contribuent à accélérer les processus d’identification et de développement des innovations, et favorisent leur adoption par les agriculteurs.

Gestion sans pesticides
L’une de ces alliances apprenantes a pour objectif de réduire les quantités de pesticides utilisées par les agriculteurs dans l’État d’Andhra Pradesh, en Inde. Cette alliance NPM est née de collaborations informelles entre des centres de recherche et des organisations de la société civile afin d’explorer des pratiques novatrices telles que l’allumage de feux dans les champs pour lutter contre les insectes nuisibles. Dans le cadre d’un processus d’apprentissage collectif, cette alliance a développé un nouveau système de pratiques sans pesticides pour un grand nombre de cultures.

En 2002, le Centre for World Solidarity (CWS), une ONG basée à Hyderabad, a commencé à diffuser des informations sur ce système par le biais de son réseau de partenaires. Dans cette région, peu d’agriculteurs ont recours aux services officiels de vulgarisation agricole, mais en moins de quatre ans, le système sans pesticides a été adopté par 100 000 agriculteurs dans 1 500 villages. Ce programme est un indéniable succès et de nombreuses communautés agricoles n’utilisent plus aucun pesticide.
Cette alliance apprenante a également constitué une plateforme promouvant l’utilisation à plus grande échelle de ce système en tant qu’alternative aux pratiques à forts intrants agricoles, qui sont souvent condamnées à l’échec. Cette alliance a permis non seulement de réduire les effets sur l’environnement, mais aussi d’ouvrir de nouveaux marchés (à la fois au niveau national et international) aux produits biologiques de la région, accroissant ainsi les revenus de nombreux petits agriculteurs. De plus, une bonne part du succès de cette alliance est due aux femmes, qui ont été les moteurs de ce qui est sans doute l’un des plus grands projets d’agriculture écologique au monde. Cet apprentissage collectif s’est poursuivi et l’alliance a aidé les agriculteurs à abandonner les méthodes de gestion des nuisibles basées sur la technologie, et à adopter une approche plus large, appelée agriculture communautaire durable.

L’alliance NPM tente d’améliorer les moyens de subsistance des petits agriculteurs, des métayers et des travailleurs agricoles exploitant les ressources locales. Elle est gérée par des organisations communautaires utilisant des modes originaux de vulgarisation agricole et des agriculteurs comme conseillers techniques. Forte de ce premier succès, l’alliance NPM a recherché (et trouvé) un soutien politique afin d’étendre l’approche de type « agriculture communautaire durable » à 1 million d’agriculteurs dans l’État d’Andhra Pradesh, au cours des quatre années à venir.

Favoriser l’innovation en Inde

Système de riziculture intensive (SRI)
Les alliances apprenantes peuvent aussi être facilitées par des agences externes, par exemple lorsque les membres ont des idées divergentes sur le processus d’innovation et que leur réunion au sein d’une même entité susciterait trop de débats. En Orissa, un État pauvre de l’Est de l’Inde, le Xavier Institute of Management a pu mettre en pratique sa compréhension des systèmes d’innovation, pour faciliter une nouvelle alliance apprenante visant à promouvoir un nouveau mode de culture du riz. Baptisé SRI ou « Système de riziculture intensive », ce système est une très intéressante innovation agro-écologique, développée initialement à Madagascar et utilisée désormais dans plus de 30 pays. A la différence des méthodes traditionnelles d’accroissement de la productivité en améliorant les espèces ou en augmentant les intrants agricoles, le SRI repose sur la mise en place d’un environnement permettant à la plante de se développer pleinement. Ce système implique une combinaison de six principes, et notamment l’utilisation d’intrants organiques, l’alternance d’inondation et d’assèchement des rizières, l’accroissement de l’espace entre les plants, et leur repiquage alors qu’ils sont encore jeunes. Malgré le succès rencontré par les agriculteurs utilisant cette méthode un peu partout dans le monde, elle se heurte encore à des réticences de la part des organismes de recherche en riziculture.

Une étude sur le SRI, menée ailleurs en Inde, avait fait apparaître que les acteurs, tels que les ministères et les organisations de la société civile, travaillaient indépendamment les uns des autres et parfois de manière antagoniste. Conscient de ces écueils institutionnels, le Xavier Institute a organisé un séminaire de dialogue sur le SRI au niveau de l’État. En ne se concentrant pas seulement sur les connaissances officielles, ce séminaire est parvenu à créer un climat dans lequel les agriculteurs et les ONG ont pu participer pleinement aux discussions et les responsables du ministère de l’Agriculture étaient disposés à apprendre des autres participants.

La confiance mise en place peu à peu par l’alliance et sa capacité à mettre en relation des expériences isolées ont renforcé le soutien politique en faveur du SRI au sein de l’État d’Orissa. Un important donateur privé a même choisi l’Orissa pour tester de nouvelles manières d’améliorer la productivité des zones de riziculture pluviale, et le gouvernement indien a apporté un soutien par le biais de sa mission nationale de sécurité alimentaire pour l’Orissa. Tout ceci n’a été possible que grâce à l’adoption d’une approche où les gens travaillent ensemble, plutôt que de se concentrer uniquement sur les chiffres. L’échange ouvert des résultats des expériences menées a contribué à renforcer la reddition de comptes et les divers acteurs se sont repositionnés afin d’explorer de possibles synergies avec d’autres participants. Cette expérience concluante a encouragé d’autres États indiens à créer des alliances apprenantes similaires. L’Orissa, qui du point de vue technique n’était pas l’un des premiers à s’intéresser au SRI, a ainsi fait office de pionnier institutionnel pour le reste du pays.

Communication ouverte

Le succès de l’approche de l’alliance apprenante repose sur la capacité des organisations facilitant ce processus à établir des canaux de communication ouverte entre les divers partenaires. En particulier, les organisations disposant déjà d’une certaine expérience en matière de conception et de test d’outils et de méthodes d’analyse peuvent faciliter l’apprentissage collectif au sein des organisations et entre elles. Il n’est pas forcément nécessaire d’ancrer tous ces aspects dans de nouvelles structures institutionnelles formelles. L’alliance SRI organise par exemple des séminaires de partage des expériences, qui permettent la diffusion des nouvelles idées de manière beaucoup plus rapide que par le biais des méthodes traditionnelles de vulgarisation agricole.

Dans le cas de l’alliance apprenante NPM, le Centre for Sustainable Agriculture (une ONG liée au CWS), dont le personnel ne compte que 15 membres, a pu diffuser à grande échelle l’approche sans pesticides grâce à son réseau d’organisations sur le terrain. Les agences donatrices peuvent souvent jouer un rôle non négligeable en devenant membres d’une telle alliance apprenante. En Inde, un donateur a par exemple facilité un désormais très populaire groupe Internet consacré au SRI et a invité tous ses partenaires à y participer, ainsi que de nombreux autres acteurs impliqués dans la promotion du SRI partout dans le pays. Le concept même d’alliance apprenante continuera à évoluer dans divers secteurs au fur et à mesure que les participants auront plus d’expérience sur les meilleures manières de faciliter ces alliances et de gérer les nouvelles attentes qu’elles créent.

L’apprentissage en commun a souvent pour effet une plus grande « ouverture » des structures institutionnelles existantes. Les résultats peuvent être surprenants, et conduisent parfois à un renversement des rôles – dans lequel les agences de vulgarisation agricole et les organisations de la société civile font de la recherche, et les institutions de recherche deviennent des médiateurs de connaissances. Cela pourrait aussi se traduire par l’émergence de nouveaux laboratoires et plateformes d’apprentissage au sein desquels les chercheurs pourraient apprendre, réfléchir et rendre compte, même (et surtout) s’ils n’ont pas toutes les réponses. Cela pourrait générer de nouvelles connaissances issues d’interactions plus saines et plus d’égal à égal entre des hiérarchies scientifiques jusqu’ici fermement établies. Tous ces changements sont les bienvenus si nous voulons vraiment relever, à l’avenir, les challenges extrêmement complexes de la lutte contre la pauvreté.

Bibliographie

Initiative ILAC (Institutional Learning and Change).

M. Lundy et M.V. Gottret (2005) Learning Alliances: An Approche for Building Multi-stakeholder Innovation Systems. CRDI.

C. Shambu Prasad, K. Beumer et D. Mohanty (2007) Towards a Learning Alliance: SRI in Orissa. Xavier Institute of Management/WWF Dialogue project. Inde.

L. Watts et D. Horton (2007) Institutional Learning and Change: An initiative to promote greater impact through agricultural research for poverty alleviation. Document présenté au séminaire « Farmer First Revisited: Farmer Participatory R&D 20 Years On », IDS.



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